Festival de cinéma de San Sebastián: des tranches d'histoire de l'Argentine

Les films en provenance d'Amérique latine sont particulièrement présents pour cette 74e édition du festival international du film de San Sebastián. Au-delà de la section « Horizontes latinos » qui leur est traditionnellement consacrée, ils investissent la sélection officielle, les nouvelles formes cinématographiques de Zabaltegui Tabakalera, la section Nouveaux réalisateurs, etc. Comme à son habitude, l'Argentine fournit encore cette année une moisson foisonnante de films et interroge dans plusieurs d'entre eux son histoire contemporaine, mais en remontant, cette fois, aux années 1950.
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De notre envoyée spéciale à San Sebastián,
Parmi toutes les productions, cette 74e édition voit le retour à l'écran du couple Naishtat-Alché, déjà récompensé en 2023 pour Puan, El profesor. Ils proposent cette année un documentaire, Pedro en el país, qui nous raconte une tranche de l'histoire argentine et plus largement latino-américaine depuis les années cinquante, et Benjamín Naishtat signe seul une fiction qui prend également ses racines dans les mêmes années, Glaxo, présenté dans la compétition officielle.
Septembre 1955, le général Juan Domingo Perón est renversé par un coup d'État militaire. Ses militants sont pourchassés, certains liquidés pour l'exemple. Le célèbre livre de Rodolfo Walsh, Operación Masacre, fait précisément référence à l'exécution collective qui ouvre le film. Un policier, interprété par Marcelo Subiotto, récompensé en 2023 à San Sebastian pour son rôle de professeur dans Puan, excelle dans la répression. Personnage trouble et inquiétant, on le retrouve des années plus tard dans une petite bourgade de la pampa où vivent quatre copains. Les filles, les bals, le rock, le fait de trouver du travail... les quatre jeunes ont les préoccupations de beaucoup de garçons de leur génération, mais la rencontre avec le policier – désormais à la retraite, mais qui a gardé le bras long – et surtout avec son épouse, bouleverse leur amitié.
C'est un film noir, de facture chromatique très « années 1950 », qui, dans un va-et-vient entre passé et présent – celui des années 1980 - dresse un tableau sombre de cette période peu connue de l'histoire argentine. Servi par des acteurs connus tels Esteban Bigliardi ou Lali Espósito dans le rôle de Miranda (qui a fait une arrivée remarquée au festival avec un tee-shirt reprenant le slogan « Les Malouines sont argentines »), le film, au scénario ciselé, emprunte à la fois aux codes du film noir, à la chronique sociale et adolescente. Il nous raconte aussi comment les démons de l'Argentine, la violence politique et policière et l'impunité, qui ont refait surface avec le coup d'État militaire de mars 1976 et la répression qui suivit – sont désormais bien documentés par le cinéma, y compris de fiction –, étaient déjà bien présents dans les années cinquante.
Une épopée familiale
Avec Pedro en el pais, leur documentaire présenté dans la section Zabaltegui Tabakalera, Maria Alché et son compagnon Benjamín Naishtat ont recueilli le témoignage d'un acteur politique de la gauche argentine, Pedro Catella, qui nous raconte l'histoire de sa famille, depuis les années 1950 à partir du combat de sa mère, Alicia Eguren, figure du péronisme de gauche, emprisonnée après le coup d'État de 1955 puis assassinée par la dictature militaire en 1977, et celui de son compagnon John William Cooke.
Au départ de ce film, il y eut un livre, Alicia en el pais de l'historien Miguel Mazzeo, crédité au générique du film, raconte Benjamin Naishtat. Le titre, tant du livre que du film, est une sorte de clin d’œil au conte de Lewis Carroll, mais un clin d’œil détourné car le récit de Pedro Catella, quoique recueilli à Mexico où il s'était réfugié et où il vit encore, n'est pas ancré dans la ville. Celle-ci nous est présentée au début du film avec des images d'archives des Jeux olympiques de 1968 et de la construction du village des athlètes, dont on nous raconte qu'il a servi dans les années 1970 à accueillir les réfugiés politiques du sous-continent... Dans un sous-continent meurtri par la violence politique, les villes, les lieux sont interchangeables.
Avec le récit de Pedro (qui ressemble curieusement à Fidel Castro), c'est encore une tranche de l'histoire latino-américaine, celle du péronisme et de ses trahisons, de la révolution cubaine, de la mort du Che Guevara et de la trahison du parti communiste bolivien, du coup d'État militaire de mars 1976 et de sa cohorte de disparus, qui nous est contée. Très épuré dans sa forme et sur le fond puisqu'aucune contradiction n'est apportée au récit de Catella – on n'entend la voix des réalisateurs qu'à la toute fin du récit - le documentaire propose peu d'images d'archives et le témoin, filmé chez lui, raconte son histoire le plus souvent face caméra ; l'émotion cependant affleure lorsque l'objectif s'éloigne pour se fixer sur l'agitation de ses pieds...
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Peut-être un peu aride pour qui ne connaît pas sur le bout des doigts l'histoire politique de l'Argentine et plus généralement de l'Amérique latine et de ses luttes révolutionnaires, le film livre cependant un récit captivant qui interroge, tant sur la forme – la mise en scène du récit historique au cinéma – que sur le fond – les luttes menées par ces personnages et leurs échecs.
► Le site du Festival international du film de San Sebastián
En Argentine, un cinéma à la peine
Avant plusieurs projections de films argentins, défile sur l'écran une annonce dénonçant la mise à mort financière de l'Incaa, l'organisme qui soutient la production des films nationaux. Le gouvernement de Javier Milei s'est attaqué sans relâche aux structures d'aide au cinéma depuis son arrivée au pouvoir. Le dernier coup de boutoir a été porté en janvier 2026 dans le cadre de la nouvelle loi Travail qui rend l’institution totalement dépendante du budget de l’État. Actuellement, les coproductions avec l'étranger, comme le Brésil dans le cas de Glaxo de Benjamín Naishtat, permettent de financer les œuvres.
La loi entrera en vigueur en janvier 2028 et les professionnels tentent de mobiliser l'opinion publique pour empêcher sa mise en œuvre, avec le soutien de réalisateurs comme l'Espagnol Pedro Almodovar et d'autres.
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