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Friday, November 6, 2026

À l’école du Thier-à-Liège, des parents dénoncent des agressions sexuelles entre enfants et accusent des adultes d’avoir fermé les yeux

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Nous contactons un par un les expéditeurs de ces mails. Trois d’entre eux acceptent de témoigner pour ce reportage, de façon anonyme, pour ne pas exposer leurs enfants. Tous les prénoms ont été modifiés.

Je ressens du désespoir, maman

Sybille est la maman d’un petit garçon, qui a subi du harcèlement scolaire pendant des années. Un soir, son fils se confie à elle. " Le mot est sorti comme ça, il a dit : moi je ressens du désespoir maman ", se souvient-elle.

Dès le moment où elle prend connaissance du quotidien difficile de son enfant, Sybille nous raconte qu’elle décide de signaler systématiquement chaque nouveau fait à la direction. Dans un premier temps, elle choisit de faire confiance. Mais selon elle, les choses ne s’améliorent pas. Bien au contraire, c’est l’escalade, jusqu’à l’agression sexuelle présumée, subie par son fils en 2024.

La direction était au courant

Une nouvelle fois, Sybille signale les faits à la direction. En guise de réponse, la directrice adresse un mail collectif à tous les parents des enfants de 5e primaire.

Nous avons pu prendre connaissance de ce courrier. En voilà quelques extraits :

Un jeu intitulé "1000 ans de douleurs" (reproduction d’une scène d’un manga Naruto) commence à se répandre dans les moments de récré, temps de midi et garderie […]. Il semblerait que celui-ci était déjà d’actualité l’année dernière. […] Ce jeu est une agression physique, psychologique et une atteinte à l’intimité et doit être interdit. […]

En faisant quelques recherches sur les réseaux sociaux, nous constatons que cette pratique existe effectivement dans certaines cours de récréation. Sous couvert de jeu, le geste, inspiré d’un manga, consiste à agresser un autre élève en lui insérant violemment deux doigts dans l’anus, par surprise.

Sybille se dit profondément choquée par ce mail collectif envoyé par la direction. " Je suis interpellée d’apprendre que la direction était au courant et que cela se passait depuis au moins un an ", s’insurge-t-elle. " Et puis, c’est tout à fait contradictoire : si c’est une agression physique, psychologique et une atteinte à l’intimité… Alors ça n’est pas un jeu ! "

Après cet épisode, les parents du petit garçon décident de déposer une plainte à la police.

On m’a dit : si ça, c’est une agression sexuelle, alors tous les enfants sont des agresseurs sexuels

Ce qui revient dans les témoignages que nous avons recueillis, c’est aussi le sentiment que les faits ont été systématiquement minimisés et banalisés. " On m’a dit : ce sont des jeux d’enfants, des jeux de garçons " se souvient Sybille. " Le responsable du PMS m’a même dit en parlant de l’agression de mon fils : si ça, c’est une agression sexuelle, alors tous les enfants sont des agresseurs sexuels. "

Il y a peu de doute quant au fait que c’est de la violence sexuelle.

Alors, se pourrait-il qu’il s’agisse de cela, de simples jeux d’enfants ?

Nous avons posé la question à la psychologue liégeoise Suzanne Aubinet, spécialiste de ce sujet. Sa réponse est sans appel : " à partir du moment où on est contraint, où on est bloqué ou tenu, qu’on utilise la surprise pour insérer quoi que ce soit dans des parties génitales, il y a peu de doute quant au fait que c’est de la violence sexuelle. "

Je n’ose plus aller aux toilettes toute seule

En en parlant autour d’elle, Sybille apprend que d’autres enfants de l’école se sont plaints auprès de leurs parents d’agressions sexuelles de la part d’élèves. Ils parlent d’au moins trois élèves agresseurs, qui ont opéré pendant plusieurs années, avant d’être changé d’école.

Un soir au souper, Darlène confie à son papa Gabriel, qu’elle a subi des attouchements dans les toilettes de l’école. " Les toilettes sont mixtes et à cette époque les portes ne ferment plus ", nous raconte Gabriel. " Ma fille m’a dit : ne t’inquiète pas papa, je ne me suis pas laissé faire. Mais il me fait quand même peur et je n’ose plus aller aux toilettes toute seule. "

La directrice a demandé à son agresseur de lui donner un dessin pour s’excuser. Elle a dû lui dire "merci"

Gabriel demande alors un rendez-vous avec la directrice. " Pour être très clair, je déclare : un élève a touché le sexe de ma fille alors qu’elle était aux toilettes. Une semaine passe, puis deux, puis trois. Ma fille m’apprend que la directrice a demandé à son agresseur de lui donner un dessin pour s’excuser. Elle a dû lui dire " merci ". Pour la directrice, l’incident est clos. "

Une troisième famille a accepté de témoigner pour cette enquête. Leur fils dit avoir subi des attouchements répétés aux parties intimes, de la part d’un autre garçon, toujours le même agresseur. Les faits se seraient produits sur plusieurs années, dans les toilettes, dans la cour et parfois même en classe, sous la table.

La direction les a accusés de faire du mal à l’enfant qui les avait agressés.

Me Aurélie Kettels, son avocate, nous explique que cet enfant a essayé de parler : " le seul moyen que cet enfant, avec d’autres enfants, a trouvé pour être entendu par les adultes de l’école, c’est d’écrire ce qu’ils avaient vécu dans une boîte à suggestions. Ils ont ensuite été convoqués par la direction qui les a accablés d’avoir agi de la sorte et qui les a accusés de faire du mal à l’enfant qui les avait agressés. "

Les parents de l’enfant alertent la direction, mais aussi le Pouvoir organisateur de l’école, c’est-à-dire, la Ville de Liège.

" Dans un premier temps, ils n’ont pas obtenu de réponse ", affirme l’avocate. " Il a fallu un rappel et l’intervention du délégué aux droits de l’enfant. La ville a fini par répondre. Ce qui est marquant dans la lettre, c’est qu’il y a une minimisation des faits qui ne sont pas qualifiés d’agressions sexuelles mais de " découvertes et de jeux ". On sent là de manière très nette, qu’il y a une minimisation des faits. "

C’est la victime qui a dû partir

La famille de cet élève a finalement décidé de porter plainte au pénal, pour non-assistance à personne en danger. La plainte vise notamment la direction de l’école, la Ville de Liège et le centre PMS.

Face à la souffrance du jeune garçon, cette famille a finalement décidé de retirer leur enfant de l’école. " C’est la victime qui dû partir ", regrette Aurélie Kettels.

Aujourd’hui, cet enfant reste très marqué par ce qu’il a vécu. " Le traumatisme est toujours là ", confirme son avocate. " Il a développé des troubles importants et a vu sa confiance dans les adultes de l’école complètement détruite ".

Pas de réaction de la Ville de Liège, ni de l’ancienne direction

Nous avons sollicité l’échevine de l’instruction publique de la Ville de Liège, Julie Fernandez Fernandez. Celle-ci n’a pas accepté de répondre à nos questions.

Depuis la rentrée dernière, celle qui était directrice de l’école du Thier-à-Liège au moment des faits, a quitté son poste. Elle travaille à présent au sein du cabinet de l’instruction publique de la Ville de Liège. Elle nous a fait savoir, par l’intermédiaire de la Porte-parole de la Ville de Liège, qu’elle non plus ne commenterait pas l’affaire.

Un phénomène largement sous-estimé

Notre enquête fait apparaître une problématique qui dépasse largement les murs de l’école du Thier-à-Liège. Les cas d’agressions sexuelles entre enfants au sein des écoles ou mouvements de jeunesses, seraient bien moins rares qu’on ne le pense.

" Si jamais on creuse un peu et qu’on décide de se pencher sur la question, c’est vertigineux ", confirme la psychologue Suzanne Aubinet. Le phénomène des violences sexuelles entre enfants reste à la fois tabou et méconnu. Les victimes peinent à trouver les mots pour être entendues et les adultes ne savent que trop rarement reconnaître la gravité des faits en cause.

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