Bill Gates veut réserver des métiers aux humains et taxer les machines

Le milliardaire qui balayait toute idée de pause sur l’IA en 2023 réclame aujourd’hui de taxer les machines. Entre deux conseils aux gouvernements, le cofondateur de Microsoft découvre que l’innovation peut laisser des dégâts derrière elle.
En 2023, une lettre ouverte signée par un millier de chercheurs et d’entrepreneurs réclamait six mois de pause dans le développement des grands modèles d’IA. Bill Gates avait publiquement jugé l’exercice inutile, une pause ne réglant rien à ses yeux. Trois ans plus tard, le cofondateur de Microsoft publie un essai de près de 6 000 mots au ton nettement plus sombre. Il y réclame un plan mondial pour amortir le choc de l’intelligence artificielle sur l’emploi, avant que le chômage et la défiance ne s’installent.
Taxer les machines, sanctuariser des métiers : un plan en trois volets
Publié le 26 août, le texte pose son diagnostic d’entrée : l’IA sera « soit le plus grand facteur d’égalité jamais inventé, soit la pire source d’injustice ». Pour peser sur la balance, Gates avance trois propositions. D’abord, des institutions dédiées, nationales et internationales, calquées sur l’AIEA (pour le nucléaire) et l’OACI (pour l’aviation civile). Ensuite, une catégorie d’emplois réservés aux humains, baptisée « Human Reserved » sur le modèle assumé de la réserve naturelle. Le grand âge, l’école élémentaire et le soutien psychologique y resteraient entre des mains humaines, même là où la machine coûterait moins cher.
Reste le volet fiscal, celui qui fait les gros titres. Le droit fiscal actuel traite un système d’automatisation comme une imprimante (une charge que l’on déduit) et un salarié comme une ligne de cotisations sociales. À l’arrivée, remplacer l’humain par la machine revient à toucher une subvention déguisée. Gates propose donc une taxe sur l’usage et l’achat d’IA et de robots, dont les recettes financeraient l’indemnisation du chômage et la formation. L’objectif secondaire est formulé sans détour : freiner un peu la ruée vers le travail automatisé. L’intéressé concède au passage que des économistes jugent la mesure inefficace, et assume viser la préservation de l’emploi plutôt que la pureté des marchés.
La France a déjà eu ce débat, et l’a soigneusement enterré
Le lecteur français peut ressentir une impression de déjà-vu, et elle est fondée. En janvier 2017, la commission des affaires juridiques du Parlement européen adoptait le rapport de l’eurodéputée Mady Delvaux, qui envisageait une taxe sur les robots pour financer la protection sociale. Un mois plus tard, la plénière votait la résolution à 451 voix contre 138, après en avoir retiré le volet fiscal. La même année, côté français, Benoît Hamon adossait son revenu universel à une taxe sur les robots pendant la campagne présidentielle. Gates défend cette idée de longue date. L’essai du 26 août lui offre surtout une seconde jeunesse : en avril, OpenAI publiait son propre cadre recommandant de taxer les entreprises qui remplacent leurs salariés par de l’automatisation. Le premier vendeur d’automatisation propose de la taxer, pas moins que ça.
Sur le fond, les données françaises invitent à respirer un peu. Le rapport remis au gouvernement en mars 2024 par la Commission de l’intelligence artificielle évalue à environ 5 % la part des emplois directement remplaçables par l’IA en France. L’OCDE situe autour de 27 % la part des postes fortement exposés à l’automatisation, exposition et disparition restant deux choses bien différentes. Une étude signée en juillet 2025 par quatre économistes, dont Philippe Aghion (120 millions d’offres d’emploi passées au crible), observe une baisse relative des embauches dans les métiers exposés, et une hausse de l’emploi total chez les entreprises adoptantes. Le tableau serait donc contrasté plutôt qu’apocalyptique, du moins pour l’instant.
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