Le Québec est-il d’extrême droite?
Les démocraties virent à droite, et même très souvent à la droite radicale. En Italie, laboratoire politique de l’Occident depuis toujours, le parti Fratelli d’Italia, dirigé par Giorgia Meloni, issu d’une frange post-fasciste, conserve le gouvernement depuis 2022. En plus, le nouveau parti Futuro Nazionale, de l’ex-général Roberto Vannacci, beaucoup plus radical, y monte en puissance.
L’Alternative für Deutschland (AfD), faction la plus extrême des droites européennes, vient de remporter des victoires historiques dans deux länder. Le Rassemblement national (RN), « premier parti de France », pourrait bien prendre l’Élysée l’an prochain.
L’Europe tourne au brun plus ou moins foncé. La progression amorcée au tournant du siècle se mesure presque partout dans les performances électorales des dernières législatives, de la Hongrie (42,6 %) à la Roumanie (31,8 %), à la Suisse (30,2 %), jusqu’à l’Autriche (28,9 %), au Portugal (25,1 %), à la Finlande (20,3 %) et au Royaume-Uni (14,3 %). Faut-il vraiment citer les États-Unis de Donald Trump ?
Le constat reste incontestable : la droite de la droite conservatrice traditionnelle progresse dans les parlements et parfois jusqu’au pouvoir presque partout.
Vraiment partout ? Y compris ici même ?
Des observateurs avertis lancent des mises en garde. Des déclarations inquiètent : celles d’un premier ministre (sur la capacité d’accueil), d’un ministre (sur les immigrants inassimilables et paresseux), d’un chef de parti (sur les écoles qui débordent en raison d’élèves issus de l’immigration). Amnistie internationale a accusé des membres du Parti québécois de pratiques d’intimidation envers la Dre Marie-Êve Cotton, qui a comparé Paul St-Pierre PLamondon à Donald Trump et associé sa formation à l’extrême droite.
Le Barreau du Québec vient de se demander si un leader à la Trump pourrait émerger ici. Plusieurs essais récents (Devenir fasciste, Le courage et la joie…) avertissent d’une menace brune et noire à la québécoise en soulignant les signes avant-coureurs : la désinformation, la dégradation des institutions démocratiques et surtout la détestation des femmes, des minorités et des immigrants.
L’obsession de l’internationale réactionnaire se concentre autour de ce sujet. « Regardez dans chacune des nations occidentales, la même question a fini par surgir, avec la même force : cette question, c’est celle de l’invasion migratoire, celle de l’identité des peuples occidentaux », a résumé Éric Zemmour, fondateur du parti Reconquête (placé à la droite du RN) devant ses militants le 13 septembre dernier. Il a même cité le Canada avant de conclure : « Ce que la gauche appelait hier une obsession xénophobe, une fantaisie identitaire, une lubie franco-française, est devenu aujourd’hui le sujet central de toutes les démocraties. »
L’immigration occupe effectivement une place importante dans la campagne électorale québécoise en cours. Seulement, dans les faits, aucune des cinq grandes formations en lice dans la présente campagne électorale québécoise ne défend des positions sur ce sujet sensible et légitime semblables aux excès des programmes européens parlant de « grand remplacement », prônant la « rémigration ». L’AfD dit que l’islam est « incompatible avec l’Allemagne et sa Constitution ».
Les grands partis du Québec répètent qu’il faut réformer le système d’accueil des immigrants, pas l’abolir. Les débats portent sur les seuils annuels souhaités (35 000 pour le Parti québécois, le double pour Québec solidaire) et sur la capacité d’accueil.
Alors, reprenons la question de fond : y a-t-il au Québec une société occidentale idéologico-politiquement distincte ?
Une exception ?
« Je ne dirais pas ça, dans la mesure où le Canada aussi représente une exception de ce point de vue », répond Éric Bélanger, professeur de science politique à l’Université McGill, spécialiste des sociétés canadienne et québécoise, des partis politiques et de l’opinion publique.
« Il y a un petit potentiel dans l’opinion publique pour des mouvances de ce type [de la droite radicale], mais il n’est pas encore canalisé par des partis de manière efficace. Pour le moment. Ça ne veut pas dire qu’ils vont devenir [plus efficaces], mais on ne peut pas non plus exclure qu’un jour une offre politique plus crédible, plus forte, s’imposera à la droite de la droite. »
Le professeur cite le cas du Parti populaire du Canada de Maxime Bernier, qui a réussi une percée à 5 % des voix en 2021 à la faveur de la crise pandémique. La formation radicale, conservatrice, libertarienne et antiwoke a chuté à 0,7 % du vote en 2025.
Du potentiel donc, et depuis longtemps. Dans le réel, la menace foncée ne se matérialise pas encore. La faiblesse ici des formations à la droite de la droite reste indéniable, à moins d’assimiler à du néofascisme les règlements sur la laïcité ou toute critique du système et des seuils d’immigration.
Félix-Arnaud Morin-Bertrand, doctorant en science politique à l’Université Laval, étudie les vrais de vrais extrémistes fascisants. Sa thèse a pour titre : Les Hobbits et les Elfes au secours de la nation. La mobilisation de l’œuvre de Tolkien dans le discours de l’ultradroite américaine et italienne. Son mémoire de maîtrise de 2021 portait quant à lui sur les idéologies de la droite radicale au Canada et au Québec, notamment sur le cas de La Meute, groupe de pression identitaire et nationaliste fondé il y a une décennie par des militaires retraités.
« La Meute a attiré environ 50 000 personnes sur sa page publique Facebook autour de 2015 et des centaines de personnes à ses manifestations, dit-il en entrevue. Le groupe était beaucoup tourné contre l’islamisation prétendue du Québec. Le groupe avait alors une certaine influence, mais extraparlementaire. Les sondages montrent que certaines idées radicales sont partagées par une partie de la population. Mais, dans l’ensemble, la droite radicale est beaucoup moins forte ici. »
Un sondage Pallas Data mené en juin et analysé par le site Qc125 montre que « les Québécois se décrivent comme des centristes avec un léger penchant vers la gauche ». Même parmi les électeurs du Parti conservateur du Québec (PCQ), à peine 29 % se disent de droite et 43 % du centre droit. Des partisans de Québec solidaire ont critiqué la Boussole électorale de Radio-Canada, qui positionnait à tort la formation à l’extrême gauche. Aucune formation n’y est classifiée à l’extrême droite.
Des explications
Les politologues interviewés proposent quelques pistes pour expliquer cette apparente exceptionnalité.
Le mode de scrutin. Éric Bélanger rappelle que le système britannique uninominal à un tour forme deux blocs forts ne laissant souvent à peu près aucune place aux positions minoritaires. Les 530 786 voix du PCQ (soit 12,91 % des suffrages) aux élections générales de 2022 ne lui ont donné aucun siège à l’Assemblée nationale. « En Europe, les systèmes proportionnels permettent à des petits partis d’obtenir des élus dans les législatures, puis de gagner du terrain politique, résume le professeur. Dans un système comme le nôtre et dans le système français à certains égards, l’effondrement des forces traditionnelles crée des ouvertures. En France, le centriste Macron en a profité en 2017. Mais là, l’érosion du pouvoir laisse le champ libre à l’extrême gauche et à l’extrême droite. »
La question nationale. M. Morin-Bertrand ajoute que la captation par les grands partis de la question nationale et du nationalisme vient saper les tentatives d’instrumentalisation du sujet aux extrêmes. « Au Québec, on a réussi, je pense, à débattre de ce sujet fondamental de manière démocratique et raisonnable », indique-t-il. Il parle aussi d’une culture politique consensuelle et non conflictuelle. Les grandes batailles se font sans violence, le Front de libération du Québec représentant une exception datant d’il y a plus d’un demi-siècle.
La tradition d’accueil. Le professeur comme le doctorant rappellent que le Canada et le Québec ont une longue tradition d’accueil de vagues d’immigrants intégrés par le multiculturalisme (au Canada) et l’interculturalisme (au Québec). « Ce serait un peu se tirer dans le pied que de constamment repousser les nouveaux arrivants, souligne M. Bélanger. On en a besoin. »
Les guerres culturelles. Le doctorant souligne que le PCQ, potentiellement le moins centriste, se situe dans la lignée de la droite fiscale et économique, sans aucun attrait pour les guerres culturelles. La formation promet les baisses d’impôt et de taxes « les plus importantes de l’histoire du Québec », des coupes de 47 milliards sur cinq ans dans le budget de l’État, le recours accru au privé en santé ou l’exploitation des ressources gazières. « Les questions identitaires ou nationalistes sont secondaires pour ce parti, dit le politologue. L’accent est mis sur la gestion. »
La situation économique. Félix-Arnaud Morin-Bertrand cite finalement la situation socio-économique nationale. « Souvent, les mouvements radicaux sont propulsés par un taux de chômage élevé, ce qui n’est pas la situation au Canada et au Québec », dit-il. L’État-providence québécois ajoute aussi des conditions favorables au centre confortable. Les Québécois sont très attachés à cette mécanique de protection sociale.
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