Sur nos gardes
Je sais qu’il ne faut pas laisser mon verre sans surveillance, qu’il vaut mieux éviter de rentrer seule tard le soir, prévenir une amie de l’endroit où je me trouve et rester attentive à ce qui m’entoure. Je sais tout cela parce que, comme tant d’autres femmes, j’ai appris très tôt que ma sécurité dépendrait aussi des précautions que je prendrais. Ce que je me demande aujourd’hui, c’est pourquoi cette liste nous est devenue si familière.
À la longue, ces précautions ne ressemblent même plus à des précautions. Elles deviennent des réflexes. On partage une localisation, on garde un œil sur son verre, on s’écrit une fois qu’on est rentrées. Des gestes presque banals, jusqu’à ce que l’on se demande pourquoi nous avons appris à les faire.
Depuis quelques jours, l’affaire désormais surnommée « Cornell 7 » fait le tour du monde. Une ancienne étudiante de l’Université Cornell allègue dans une poursuite civile avoir été droguée et agressée sexuellement par sept membres d’une fraternité en 2024. Ces allégations sont contestées et n’ont pas été établies devant un tribunal.
L’enquête criminelle, initialement close sans accusations, vient d’être rouverte. Au-delà de l’issue judiciaire de cette affaire, ce qu’elle provoque aujourd’hui mérite aussi notre attention.
Parce que devant les violences sexuelles, notre regard se tourne encore trop souvent vers celle qui dit les avoir subies. Avait-elle bu ? Pourquoi était-elle là ? Pourquoi n’est-elle pas partie ? Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé plus tôt ? Comme s’il devait toujours exister quelque chose qu’elle aurait pu faire autrement. À force de poser ces questions, nous finissons parfois par chercher ce qu’une femme aurait pu faire pour éviter d’être agressée, plutôt que de nous demander ce que nous faisons collectivement pour prévenir cette violence.
C’est ce renversement qui me dérange profondément. Nous enseignons aux filles la prudence comme une seconde nature. Nous leur apprenons parfois ces règles avant même qu’elles comprennent pourquoi elles devraient avoir à les connaître. Elles apprennent à anticiper le danger, à modifier leurs comportements et à rester attentives à ce qui les entoure. Ces précautions peuvent être utiles, mais prévenir la violence sexuelle ne peut pas reposer principalement sur celles qui risquent de la subir. La prévention doit aussi passer par ce que nous enseignons du consentement, par ceux qui refusent de détourner le regard lorsqu’une situation devient préoccupante, par le courage d’intervenir lorsqu’un ami franchit une limite et par des institutions capables d’entendre, de protéger et d’agir lorsqu’une personne trouve la force de dénoncer.
L’affaire Cornell soulève justement la question de la responsabilité des institutions.
L’Université Cornell affirme avoir enquêté sur les allégations selon ses procédures et imposé des sanctions, tandis que la gouverneure de New York a demandé une enquête indépendante sur la manière dont l’établissement a traité l’affaire. Une université ne peut évidemment pas empêcher chaque agression, mais elle peut choisir la culture qu’elle tolère, la prévention qu’elle met en place, le sérieux avec lequel elle accueille une dénonciation et le soutien qu’elle offre à la personne qui se tourne vers elle.
L’affaire se déroule aux États-Unis, mais la question qu’elle soulève ne connaît aucune frontière. Elle concerne toutes les sociétés dans lesquelles des femmes connaissent encore par cœur les règles censées assurer leur propre sécurité.
Comme femme, je continuerai probablement à surveiller mon verre, à prévenir une amie lorsque je rentre seule et à regarder derrière moi lorsque quelque chose me semble anormal. Je continuerai à faire toutes ces choses que tant d’entre nous font presque sans y penser, parce que la prudence demeure parfois nécessaire. Mais j’aimerais qu’un jour, être une femme ne signifie plus apprendre si tôt à être sur ses gardes. Parce qu’une femme peut prendre toutes les précautions du monde. La responsabilité d’une agression ne devrait jamais devenir l’une d’elles.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.