Egbert Lachaert quitte Anders : comment expliquer la débandade chez les libéraux flamands ?

"J’ai pris l’une des décisions les plus difficiles de toute ma carrière politique." C’est sur Facebook, qu’Egbert Lachaert a mis un point final à 26 années d’affiliation active chez les libéraux flamands. Le départ d’un ancien président n’est jamais anodin. Il l’est encore moins dans un parti qui avait changé de nom pour tourner la page.
L’élément déclencheur tient en un poste. Il y a deux semaines, Egbert Lachaert perdait la présidence du groupe Anders au Parlement flamand au profit de Stephanie D’Hose, son ancienne vice-présidente de parti. Frédéric De Gucht voulait le remplacer à terme, en même temps que la cheffe de groupe fédérale Alexia Bertrand, mais l’info a fuité dans la presse. Egbert Lachaert y a vu un affront et a démissionné : "C’était douloureux de lire dans la presse certaines choses venues de mon propre parti", a-t-il commenté sur Facebook.
Pour Dave Sinardet, professeur de sciences politiques, les raisons du départ sont d’abord personnelles : "Le contentieux remonte à 2024 : la deuxième place sur la liste de Flandre orientale opposait Egbert Lachaert à Jean-Jacques De Gucht, frère de l’actuel président. Finalement, Egbert Lachaert l’avait emporté et a été élu au Parlement flamand."
Un malaise persistant
Mais le cas Lachaert dépasse la simple querelle de personnes. Il trahit un malaise persistant chez les libéraux flamands, résume le politologue anversois : "Frédéric De Gucht avait essayé d’effacer l’image de l’Open VLD, celle d’un parti où les membres se chamaillent tout le temps, voire s’entretuent, plus occupés par leurs ego que par l’intérêt du parti. Cette image revient, et tout le monde se dit : finalement, Anders n’est pas si différent."
Il faut dire que la Flandre orientale a longtemps été une terre libérale partagée entre trois dynasties : les De Gucht, les Verhofstadt et les De Croo. Face à ces " fils de ", Egbert Lachaert a dû jouer des coudes. " Ce n’était pas évident à cette époque-là, parce que cette province était déjà divisée en trois bastions libéraux. J’étais un concurrent pour les autres successeurs : j’étais un homme, du même âge, avec le même profil. J’ai vraiment dû me battre pour me créer mon propre chemin ", expliquait-il dans une interview accordée à DaarDaar en 2023.
Ironie de l’histoire : c’est justement un conflit avec l’un de ces héritiers qui le pousse aujourd’hui vers la sortie. Dave Sinardet nuance toutefois : " Même si Egbert Lachaert s’est bel et bien heurté au clan De Gucht en 2024, aucune guerre structurelle ne coupe aujourd’hui le parti en blocs distincts. "
L’aile droite prend la porte
Egbert Lachaert n’est pas le premier à quitter le navire. En avril 2025, le député flamand Maurits Vande Reyde claquait déjà la porte de l’Open VLD pour siéger en indépendant, avant de lancer le mouvement Durf.
Rien de neuf sous le soleil libéral : depuis plus de 25 ans, l’aile droite du parti a pris l’habitude de partir avec fracas. Ward Beysen, Jean-Marie Dedecker ou Hugo Coveliers ont tous, un jour, choisi de faire cavalier seul en fondant leur propre parti. D’autres ont préféré passer chez la concurrence : à Anvers, Ludo Van Campenhout et Annick De Ridder ont troqué le bleu libéral contre le jaune de la N-VA.
Le moteur de ces départs ? Souvent idéologique. " Le "L" d’Open VLD ne renvoie pas à "libéral", mais à "links", gauche ", a lancé ce mardi matin sur Radio 1 Rudy Aernoudt, ancien chef de cabinet à l’Open VLD passé depuis au MR.
Nouveau nom, vieille garde
Premier parti de Belgique en 2003 sous Verhofstadt, l’Open VLD n’a cessé de reculer depuis. De 25 sièges à la Chambre sous Verhofstadt, 18 en 2007, 13 en 2010, puis une longue traversée du désert jusqu’à la claque de 2024, avec 5,5% des voix et 7 sièges seulement. Même le " bonus " de Premier ministre, Alexander De Croo, n’a pas enrayé la chute.
Au Parlement flamand, même constat : de 25 sièges en 2004, le parti tombe à 9 vingt ans plus tard. C’est sur ce champ de ruines que Frédéric De Gucht, successeur d’Eva De Bleeker, entend inverser la tendance. La tâche s’annonce rude, d’autant que l’hémorragie se poursuit en pleine législature avec les départs de Maurits Vande Reyde et d’Egbert Lachaert.
En rebaptisant le parti, Frédéric De Gucht espérait tourner la page. Sauf qu’un nouveau nom ne change pas les visages. Et c’est bien là que le bât blesse, selon Dave Sinardet : " La plupart des députés flamands sont d’anciens ministres ou d’anciens présidents de parti, fondamentalement associés au passé des libéraux flamands. "
MR Vlaanderen : menace réelle ou épouvantail ?
Pour redresser la barre, Frédéric De Gucht a mis le cap à droite, en renouant avec un libéralisme socio-économique plus affirmé. " Mais ce sont justement les figures les plus à droite, comme Egbert Lachaert, qui partent, ce qui est embêtant pour le président. Avec Stephanie D’Hose, libérale de gauche, à la tête du groupe flamand, Frédéric De Gucht voit ressurgir les fantômes du passé ", analyse Dave Sinardet.
Sur ce créneau, les places sont chères. La N-VA a séduit de nombreux électeurs déçus de l’Open VLD, Bart De Wever reste très populaire dans les sondages et la concurrence pourrait encore s’étoffer...
Outre le mouvement Durf de Maurits Vande Reyde, Georges-Louis Bouchez caresse le rêve d’un MR Vlaanderen. " Le mieux, ce serait que MR Vlaanderen ne soit pas nécessaire : qu’on ait un bon parti libéral qui récolte 25% des voix en Flandre. Le but est de représenter la voix de ceux qui disent que l’État est trop paternaliste. Si le MR arrive en Flandre, c’est parce qu’aucun autre parti ne le fait. C’est un plan B ", assure Rudy Aernoudt sur le plateau de Radio 1.
Dave Sinardet, lui, n’y croit guère. Les préparatifs lui semblent légers, et un pacte de non-agression entre Bouchez et De Wever n’a rien d’impossible : " La N-VA n’a évidemment aucun intérêt à voir Georges-Louis Bouchez débarquer en Flandre. Et le MR n’a pas davantage intérêt à ce que Bart De Wever et la N-VA déposent à nouveau des listes en Wallonie, car ils occupent largement le même créneau et pourraient se prendre des voix. On pourrait donc très bien voir un deal entre les deux pour que chacun reste dans sa propre région. "
En attendant, Anders continue de flirter avec le seuil électoral dans les sondages. " Anders devra espérer que l’image de la N-VA se ternisse, puis convaincre qu’il est une vraie alternative. Son atout : le charisme et le talent de communication de son président. Mais est-ce que cela suffira ? ", se demande le professeur de sciences politiques.
Article réalisé en collaboration avec DaarDaar, le site qui propose le meilleur de l’actualité flamande en français
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