Fagnes : Dans la zone interdite, "On est lancé dans un marathon contre le feu qui couve"

Le sol habituellement spongieux est devenu solide. Presque croustillant sous les chaussures. Chaque pas dégage des volutes de cendres et de poussière et la chaleur se ressent encore à travers les semelles.
À perte de vue, le sol semble avoir baissé de 20 centimètres, comme fondu. De petites broussailles ont survécu. La molinie a cette particularité de mieux résister au feu. Sa base est devenue noire mais le dessus de la plante est resté vert. Elle semble compactée, recroquevillée. Ces petits buissons noirs et verts recouvrent des milliers d’hectares. Partout où le feu a fait ses dégâts.
Le major des pompiers Pascal Decerf veut nous montrer que le combat n’est pas terminé. Des fumerolles sortent du sol en différents endroits. "Ici, on laisse brûler parce qu’il n’y a plus de carburant, toute la végétation a déjà été consumée. Mais un peu plus loin, les sapins doivent être protégés."
Regardez, l’eau s’évapore instantanément.
Et pour démontrer que le danger est toujours là, tapi sous nos pieds, l’homme du feu agite le sol avec une barre à mine. Il creuse quelques centimètres et y verse de l’eau. "Regardez, l’eau s’évapore instantanément." Le liquide qui coule d’une bouteille en plastique n’a presque pas le temps de toucher le sol. Comme quand on laisse tomber des gouttes d’eau sur une poêle chaude, un crissement, des bulles et puis plus rien.
© Mathieu Van Winckel
Pour protéger les arbres encore debout, le Département Nature et Forêt collabore avec les pompiers et la protection civile. Yves Pieper est le chef de cantonnement pour le DNF à Verviers. La tenue kaki des gardiens de la forêt sur les épaules, il nous emmène voir les étrépages. De longues bandes coupe-feu s’étirent en bordure de tourbe, là où le feu s’est arrêté.
"Il faut empêcher la tourbe, qui brûle encore, d’allumer les arbres encore sains. On est occupé à racler le sol jusqu’à atteindre une couche d’argile. Le feu ne pourra pas passer par ici parce qu’on lui a retiré tout son carburant." Ces étrépages forment d’immenses cicatrices qui ceinturent les zones brûlées. Des couloirs de vide formés au bulldozer dans lesquels les arbres, les buissons et la tourbe ont disparu.
© Mathieu Van Winckel
Des centaines d’arbres en cours d’abattage
Mais toute la forêt n’a pas pu être protégée. De grandes surfaces d’arbres sont rasées sous nos yeux. Des engins forestiers imposants font disparaître des sapins sur pied, sans même les abattre au préalable, avec une énorme broyeuse.
Là aussi, l’enjeu est de faire disparaître tout ce qui pourrait encore prendre feu pour créer une barrière et protéger le reste de la forêt. Certaines parcelles offrent un paysage carbonisé au sol mais les arbres semblent intacts. "Le feu est resté à terre", explique Yves Pieper, "Mais les racines ont été touchées alors les arbres vont mourir. On ne peut pas les laisser là, sinon ils vont mourir sur pieds et attirer des insectes ravageurs, dangereux pour les autres arbres."
© Mathieu Van Winckel
On doit choisir de sacrifier des arbres pour en protéger d’autres
Là où la forêt était dense, il ne reste parfois aujourd’hui que de grandes clairières. Le bois suffisamment sain est emporté par un forestier privé, livré à une scierie pour être utilisé. "Mais des arbres qui ont toujours grandi à l’abri du vent se retrouvent maintenant exposés aux éléments. Alors on crée des barrières. On laisse une bande d’arbre qui sert à casser le vent pour protéger la forêt à l’arrière. Ceux-là vont absorber le choc pour les autres"
Reprises de feu et arrosage continu
Et la fagne ne connaît pas encore le repos. Les sentiers sont parcourus par des camions de pompiers et de l’armée. L’énorme Panther couleur kaki force tout le monde à s’arrêter pour regarder quand il passe. Ce camion militaire ultramoderne transporte 10.000 litres d’eau. Impossible de le croiser. Les autres véhicules doivent faire demi-tour à son encontre.
Le camion Panther militaire en appui des pompiers © Mathieu Van Winckel
Une zone tourbière proche de la frontière allemande est sous une surveillance intense. Le lieutenant des pompiers Damien Bourseaux sillonne la zone pour coordonner l’intervention de ses hommes et des pompiers allemands venus donner un coup de main bien nécessaire. De la fumée s’élève et tourbillonne au-dessus de la tourbe. Ici, le combat est encore vif. "Des caméras thermiques sur des drones nous permettent d’identifier les points chauds", explique le lieutenant.
"Nous devons tirer des tuyaux depuis les camions qui ne peuvent pas rouler dans la tourbe jusqu’à la zone à inonder." Le vent tourne et enveloppe le groupe de pompiers occupés autour de deux camions. Les yeux recommencent à piquer.
En bordure de tourbe, des giclers d’eau sont installés comme dans les champs l’été. Ils arrosent la zone en permanence grâce à une piscine en plastique installée par la Protection civile. Les Panthers et les camions de pompiers font des allers-retours pour la remplir.
© Mathieu Van Winckel
De la fumée encore sur la fagne © Mathieu Van Winckel
On restera ici le temps qu’il faudra.
Combien de temps faudra-t-il arroser encore la Fagne et la surveiller ? La question reçoit toujours la même réponse évasive. "Nous serons là jusqu’à ce qu’on n’ait plus besoin de nous ici." Des jours ? Des semaines ? Certainement jusqu’à ce que la météo tourne radicalement. Certains pompiers évoquent la neige comme ultime moyen d’étouffer le feu. Il faudra encore attendre quelques semaines, probablement jusqu’à décembre.
Sur la fagne, il y a aussi les mécanos disponibles 24 heures/24
Dans le tumulte de véhicules d’interventions, nous croisons aussi un camion de dépannage. La caserne de Theux dispose d’un atelier mécanique. D’habitude, c’est là que les camions de pompiers sont entretenus et réparés. Mais depuis le début de l’incendie, ces mécanos proposent leur aide sur le lieu de l’intervention. Un pneu crevé dans le meilleur des cas, mais "parfois ce sont des engins de plusieurs tonnes enfoncés dans la boue", explique Éric Georgin Adjudant et chef d’atelier.
"J’ai été réveillé cinq nuits de suite pour aller réparer sur place. Quand ce n’est pas la boue, c’est une souche d’arbre qui a tapé le bas du camion et qui a cassé un raccord."
Sur la Fagne et dans l’atelier, le travail ne manque pas. Le matériel souffre à cause du terrain et à cause des fumées et des flammes. "Le filtre à air doit être changé plus souvent. Il faut que l’air dans l’habitacle soit respirable."
Intervention d’un mécano pour une crevaison © Mathieu Van Winckel
Dans l’atelier de réparation à Theux © Mathieu Van Winckel
Par contraste, la fagne accueille aussi encore des visiteurs et des promeneurs
Ils sont rares. Mais nous croisons quelques promeneurs qui semblent perdus à côté des engins de chantier et des camions d’intervention. Normalement, personne ne peut pénétrer la zone mais il y a les distraits et les audacieux. La police circule, verbalise et réoriente.
Mais le feu n’a pas consommé toute la fagne. Les flammes semblent s’être arrêtées le long de la N68. De l’autre côté, comme si rien ne s’était passé cet été, la fagne est intacte. Des randonneurs se rassemblent sur le parking du signal de Botrange. Une boucle de 7 kilomètres est encore accessible. Un couple va se lancer sur les fameux chemins en bois. "On avait réservé notre séjour avant l’incendie et on a décidé de la maintenir. En plus, il y a maintenant une petite taxe pour restaurer la fagne. À peine un euro, je trouve ça bien."
Un autre couple de seniors choisit la petite boucle de trois kilomètres. "On vient ici depuis toujours et le feu n’y change rien. La Fagne est abîmée mais elle a gardé son charme alors on marche, comme avant."
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