Les démocrates cherchent à créer la surprise au Kansas
De la bière, du soleil, des pancartes et beaucoup d’euphorie. Dimanche matin, dans un quartier tranquille de Wichita, l’esprit est soudainement devenu festif sur la terrasse d’une brasserie locale à l’arrivée d’un autobus transportant plusieurs candidats démocrates locaux aux élections de mi-mandat.
« C’est assez spécial, ce qui se passe ici cette année », a laissé tomber Marsha Ayers, une retraitée du coin venue avec son mari et deux amis assister à ce rassemblement politique dominical. « Nous ne sommes pas habitués à voir autant de gens dans des réunions démocrates. Vous savez, on est au Kansas. »
Le très républicain Kansas a contribué au retour de Donald Trump à Washington en 2024 en lui donnant une avance de plus de 16 points dans les suffrages face à Kamala Harris. Mais à moins d’une semaine des élections de mi-mandat du 3 novembre, il a l’air de vouloir soudainement changer de couleur. Ce renversement étonnant porte désormais les regards sur ce coin des États-Unis qui, après avoir contribué à l’érection du trumpisme, risque aujourd’hui d’en ébranler les fondations.
« On sent le désespoir des gens face à une augmentation du coût de la vie qui semble insoluble et à une corruption du pouvoir à Washington, qui ne se cache même plus pour s’enrichir », dit Erika Lewis, candidate démocrate à un poste de représentant à la législature de l’État. « Je vis dans un district très rouge [la couleur du Parti républicain] et je sens que l’opinion générale est en train de changer. Avec un peu de chance, le Kansas va contribuer à une vague bleue [la couleur du Parti démocrate] le 3 novembre prochain. »
« Le taux de participation risque d’être élevé, ici comme ailleurs au pays, dit Juan Luengo, candidat démocrate au poste de trésorier de l’État du Kansas. Je crois que les gens ne prennent plus à la légère ce qui est en train de se passer au pays. Jamais dans l’histoire des États-Unis un président n’a détourné autant d’argent, n’a utilisé son pouvoir à des fins d’enrichissement personnel à ce point. Démocrates, républicains et indépendants sentent que rien de tout cela n’est normal, et qu’il n’est plus soutenable de rester sur cette tonalité pour les deux prochaines années encore. »
Marquer l’histoire ?
Les urnes doivent encore parler, mais, sur le chemin du scrutin, les signes sont encourageants pour l’opposition au Kansas. Les sondages font désormais miroiter la victoire d’un démocrate dans la course pour un siège de sénateur de l’État à Washington. La chose ne s’est pas produite ici depuis… 1932. Une telle victoire pourrait contribuer à redonner aux démocrates le contrôle de la chambre haute du Congrès des États-Unis.
« La course est très serrée », analyse Don Haider-Markel, professeur de science politique à l’Université du Kansas.
Mais « le candidat démocrate Adam Hamilton est exceptionnellement solide pour faire face à la situation », note l’expert. Pasteur de la plus grande église méthodiste unie des États-Unis, située dans la banlieue ouest de Kansas City, l’homme est un modéré capable d’interpeller les républicains désabusés par le climat politique actuel et ses conséquences négatives dans leur quotidien.
Car, ici comme ailleurs aux États-Unis, les droits de douane, les conflits commerciaux et la guerre en Iran ont fait enfler les prix à la consommation. Les agriculteurs du Kansas ont ainsi été durement touchés par l’explosion du prix du diesel, qui a presque doublé en un an, pour dépasser 6 $US le gallon (2,20 $CA le litre).
Donald Trump a également créé une commotion chez les éleveurs avec son plan de réduction des droits de douane sur le bœuf étranger. L’initiative, qui cherche à faire baisser le prix de cette viande à la base de l’alimentation de bien des consommateurs d’ici, risque également de réduire les revenus des éleveurs de l’État.
Le cas Bombardier
Par ailleurs, le président des États-Unis a semé la consternation dans la métropole, Wichita, en menaçant en septembre dernier d’interdire à Bombardier de vendre ses avions sur le sol américain. C’était dans le cadre de ses déclarations chocs nourrissant sa guerre commerciale avec le Canada. Car l’entreprise québécoise est un important employeur et une composante essentielle de l’écosystème aéronautique de la région.
« Quand il a dit ça, nous avons tous retenu notre souffle ici », laisse tomber Laura Lombard, ex-directrice de la division du commerce international et des investissements étrangers au sein du département du Commerce du Kansas. « Le siège social américain de Bombardier est ici, à Wichita. Les moyens de subsistance des gens d’ici dépendent de la réussite de Bombardier à Wichita et au Kansas. Et ça, le président ne l’avait pas calculé. »
Donald Trump a remisé sa menace il y a quelques jours, devant l’annonce d’un nouvel investissement de la compagnie au Kansas, « mais le mal a été fait », assure Mme Lombard. « Les attaques contre Bombardier s’ajoutent aux autres problèmes créés par sa présidence. Et sa décision arrive sans doute trop tard pour renverser la tendance. »
Des courses plus serrées qu’autrefois
« Les sondages montrent des courses plus serrées au Kansas que par le passé, c’est vrai », concède John Whitmer, président de la section locale du Parti républicain, organisateur politique pour le candidat républicain au poste de gouverneur Ty Masterson et animateur du John Whitmer Show, la matinale radiophonique la plus écoutée dans la région de Wichita. « J’entends les frustrations des électeurs républicains, dont quelques-uns se plaignent des promesses non tenues par le gouvernement Trump, de la guerre en Iran, des prix qui grimpent. Mais vont-ils voter démocrate pour autant ? Je ne crois pas. Ils vont se boucher le nez et voter pour les candidats soutenus par Donald Trump. »
La tendance n’est pas si claire dans les sondages. Ainsi, pour la course au Sénat américain, ils accordent une légère avance au démocrate Adam Hamilton face au sénateur républicain sortant Roger Marshall.
Ce dernier avait été élu en 2020 avec une majorité confortable de 10 points, mais, « depuis, il n’a jamais été très populaire et il est perçu comme arrogant et déconnecté des réalités du peuple — ce qui, dans le contexte actuel, devient problématique pour les républicains au Kansas », dit le professeur Don Haider-Markel.
Gynécologue, celui qui fait campagne sous le surnom de « Doc Marshall » a aussi été rattrapé par des révélations sur des centaines de poursuites pour factures impayées intentées contre des patientes par ses cabinets médicaux. Les sommes allaient de 101 $ à quelques milliers de dollars, a révélé le New York Times en évoquant des procédures judiciaires qui ont entraîné l’arrestation par la police d’une dizaine de personnes chez elles, dont une femme enceinte. L’homme est également soupçonné de vivre principalement dans une résidence de plusieurs millions de dollars en Floride plutôt qu’au Kansas, où il brille généralement par son absence.
Une soif de changement ?
Au Sénat des États-Unis, Roger Marshall a voté 14 fois pour la poursuite de la guerre contre l’Iran, qui a fait grimper le prix du diesel pour les agriculteurs, a voté pour le démantèlement des programmes de couverture médicale et a voté pour la réduction de l’accès alimentaire de près de 20 000 enfants, dénoncent régulièrement ses adversaires.
Katy Tyndell fait partie de ceux-ci. Candidate démocrate au poste de représentant à Washington du quatrième district congressionnel du Kansas, elle espère faire partie de ceux qui pourraient redonner la majorité de la Chambre à l’opposition le 3 novembre prochain. « Je sens sur le terrain que les gens aspirent à un changement important, mais surtout à élire des candidats qui ne sont pas motivés par l’argent et par le pouvoir. »
« En 2004, le politicologue Thomas Frank a publié un livre au titre désabusé, What’s the Matter with Kansas ? [Qu’est-ce qui ne va pas au Kansas ?] », raconte la politicienne. Le bouquin déplore que le Kansas, autrefois progressiste, soit devenu trop conservateur et s’énerve désormais sur les questions d’avortement et de mariage homosexuel. Mais « le 3 novembre, le vote au Kansas va nous révéler que ce problème n’existe plus, que le Kansas va très bien et que les gens sont prêts pour le changement », affirme-t-elle.
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