Darwin doit-il être mis à jour ? Une théorie vieille de 200 ans revient bouleverser notre vision de l’évolution

Pendant plus d'un siècle, le lamarckisme a été relégué au rang de curiosité historique, l'exemple même de la mauvaise théorie. L'expérience d'August Weismann en 1904, qui coupait la queue de rats sur plusieurs générations sans jamais observer de descendants sans queue, semblait avoir définitivement enterré l'affaire.
Pourtant, depuis une vingtaine d'années, les données s'accumulent et remettent cette idée sur la table. Cette réhabilitation a eu lieu progressivement, mais si vous l'avez manquée, elle mérite vraiment qu'on s'y attarde, car elle change notre compréhension profonde du vivant.
Ce que Weismann n'avait pas prévu
Le ver C. elegans, long d'à peine 1 millimètre, est devenu l'une des stars involontaires de ce débat. Exposé à des infections virales, à la famine ou à des températures stressantes, cet organisme développe des adaptations pour mieux y faire face. Jusque-là, rien d'extraordinaire. Ce qui l'est, en revanche, c'est que ses descendants naissent déjà dotés de ces mêmes capacités, sans jamais avoir subi le stress eux-mêmes.
Retour sur la place de l'homme dans le règne animal
L'Homme est actuellement classé dans le Règne animal, l'un des six Règnes auxquels sont assignés les êtres vivants. Pourtant, l'intelligence d'Homo sapiens constitue un caractère tout à fait nouveau qui pourrait justifier son placement dans un Règne particulier, le Règne humain. Ce caractère est en effet à l'origine d'un bouleversement évolutif en instaurant une évolution sociologique de nature lamarckienne, qui est plus efficace que l'évolution biologique de nature darwinienne. Toutefois, l'hétérogénéité de développement des populations humaines conduit à considérer le nouveau Règne comme inachevé.... Lire la suite
Le mécanisme impliqué repose sur de petites molécules appelées ARN (acides ribonucléiques). Sous l'effet du stress, l'organisme adulte produit ces ARN pour réguler l'activité de ses gènes. Des protéines spécifiques les transfèrent ensuite aux œufs, et la progéniture hérite directement des bénéfices. C'est exactement ce que Lamarck décrivait, mais avec un mécanisme moléculaire précis que lui-même ne pouvait pas imaginer.
Ce phénomène ne se limite pas à un seul ver. Voici quelques exemples bien documentés d'héritage de traits acquis :
- Les plants de riz exposés au froid développent une résistance durable via des marqueurs chimiques sur leurs gènes, ce qui leur a permis de coloniser des latitudes plus nordiques.
- Les orques femelles transmettent à leur descendance les techniques de chasse apprises, avec des effets si stables qu'ils semblent avoir contribué à la formation de sous-espèces distinctes.
- Des études sur des populations humaines montrent que les comportements parentaux (alimentation, addiction) peuvent influencer le risque d'obésité ou de dépendance chez les enfants.
Des centaines d'études, toutes espèces confondues, confirment aujourd'hui que l'héritage épigénétique, c'est-à-dire la transmission de modifications de l'expression génique sans altération de l'ADN lui-même, existe bel et bien.
Cette théorie vieille de 200 ans que la science avait rejetée revient aujourd’hui sur le devant de la scène. © Pictore, iStock
Darwin et Lamarck, adversaires ou alliés ?
La question mérite d'être posée franchement : le darwinisme est-il donc dépassé ? Non. La sélection naturelle reste le moteur principal de l'évolution, et personne de sérieux ne le conteste. Pim Edelaar, professeur invité à l'université de Lund et à l'Université Pablo de Olavide, argumente dans son ouvrage The Selective Organism que les deux approches sont complémentaires, pas concurrentes.
Dossier Darwinisme : une théorie bien vivante
« L'imposture darwinienne », « Evolution : une théorie en crise », « Le darwinisme en question : science ou métaphysique ? ». A lire les titres des magazines ou de certains livres, on pourrait avoir l’impression que la théorie de l’évolution traverse une crise dramatique. Les biologistes seraient-ils contraints de remettre en question l’idée même d’évolution ? Cette théorie serait-elle devenue obsolète ? Et d’ailleurs peut-on confondre darwinisme et théorie de l’évolution ?... Lire la suite
Dans la logique de Darwin, l'individu subit la sélection : son environnement teste ses caractéristiques. Dans la logique lamarckienne, l'individu devient acteur : il sélectionne lui-même, parmi un ensemble de réponses possibles, celle qui lui permet de survivre. Le ver C. elegans ne produit pas n'importe quel ARN au hasard ; il choisit en quelque sorte la réponse adaptée à son contexte.
Mieux encore : la capacité à transmettre des traits acquis étant bénéfique pour la survie des descendants, la sélection naturelle elle-même encourage cette capacité. Autrement dit, le darwinisme prédit que le lamarckisme devrait évoluer. Les deux théories se renforcent mutuellement.
Cette convergence ouvre des pistes concrètes : des scientifiques australiens exposent déjà des coraux à des stress thermiques contrôlés en laboratoire pour déclencher des réponses épigénétiques les rendant plus résistants aux vagues de chaleur marines, une approche immédiatement inspirée de cette vision élargie de l'évolution.
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