Sara Dufour en son royaume
Les yeux de Sara Dufour se plissent quand elle sourit, comme elle l’a fait toute la journée de lundi dernier, où son équipe — essentiellement son agent, ses musiciens, son chum et sa grande sœur — et elle accueillaient un autobus de gens des médias et de l’industrie venus la visiter, là-bas, au bout du rang Saint-Luc, où elle a « appris à chauffer à clutch », comme elle le chante dans Semi-route semi-trail. Là, dans son refuge de neige et de rivières, passé les bleuetières, où elle a transformé son garage en studio et enregistré Dolbeau-Mistassini, son quatrième album, le plus rock et le moins country de sa discographie.
« Y est cool, hein ? » demande-t-elle. Oui — et c’est le plus rock, relève-t-on à nouveau. « Ah ça, c’est Dany » Placard, collaborateur de la première heure, pour une quatrième fois réalisateur et, cette fois, plus impliqué qu’avant dans la composition des chansons.
Dany Placard était arrivé chez Sara avec des vinyles des Rolling Stones : « Beggars Banquet [1968], on l’a beaucoup écouté, celui-là », abonde Sara. Ça saute aux oreilles en entendant Allright, la deuxième chanson de son nouvel album : « Je ne sais plus depuis combien de mois Dany jouait ce riff-là à la guitare pendant les tests de son, et finissait en disant : “Allright !” rigole-t-elle. J’avais dit à Dany : “Cet album, on va le travailler encore plus ensemble”. »
Ce sont moins les trois années passées depuis On va-tu prendre une marche ? qui l’ont inspirée à plancher sur ce nouvel album que l’urgence de fixer sur disque la complicité qui s’est développée entre elle, Dany et les autres gars du band, Paul Théorêt aux guitares, Philippe Morissette à la basse et Charles Guay aux percussions. « Je sens que je suis arrivée chez nous avec eux, ça se sent en show, on est soudés, on s’entend bien, et avec mon équipe derrière la scène aussi. Il fallait que j’immortalise cette gang-là sur disque. »
Les mois en tournée ont soudé le groupe de musiciens, qui a naturellement donné un son plus rock aux chansons de Dufour, lequel son a percolé sur le nouvel opus, qui affiche aussi une fraîche spontanéité : pendant la création de l’album, Sara présentait ses nouvelles chansons aux gars le matin même de l’enregistrement. « Les tounes n’avaient pas été intégrées, mais les gars sont tellement pros, tellement talentueux, que ça marchait. Je trouve que le premier jet, le feeling du moment, ça fait ressortir l’essence de la chanson, qui ensuite grandira en spectacle. La démarche derrière la création de l’album a autant d’importance que les chansons elles-mêmes, tant qu’à moi. »
La « trail »
Cet album, son quatrième en dix ans, marque un autre tournant dans la carrière de Sara Dufour. L’attachante chanteuse country-rock a, ces dernières années, vu croître sa notoriété auprès du public.
Adoubée par Les Cowboys Fringants, elle a régulièrement assuré leurs premières parties, jusqu’au désormais légendaire concert sur les plaines d’Abraham, en juillet 2023, quelques mois avant le décès de Karl Tremblay, un moment immortalisé dans le texte de la chanson-titre de l’album : « A’ec les Cowboys sur les Plaines, c’t’ait l’plus gros show d’ma vie / J’ai chanté a’ec Charlebois, j’étais sa Miss Pepsi ».
Après, ça a déboulé : une invitation à participer à l’émission Zénith de Véronique Cloutier, laquelle lui a valu l’année dernière le prix Gémeaux de la découverte de l’année, puis, le printemps dernier, l’honneur de se faire « célébrer » à En direct de l’univers, toujours sur les ondes radio-canadiennes.
« En juin 2027, ça fera 15 ans que je suis sortie de l’École nationale de la chanson, réfléchit Sara. Les premières années d’une carrière, c’est du défrichage, des concours, un premier EP ; ces dernières années, ça s’est accéléré. J’étais sur la voie de service, mais là, j’embarque sur l’autoroute. Zénith, ça a donné un gros, gros coup. Quand je marche dans la rue ici, à Dolbeau, je me fais reconnaître, mais là, à Montréal, des gens m’arrêtent. Ça, c’est nouveau », dit-elle en reconnaissant l’effet que peut avoir une vitrine télévisuelle sur la quête d’un public.
« Même que je tourne dans plusieurs stations de radio au Québec, je suis privilégiée. Beaucoup de gens connaissent mes tounes, mais ne savent pas encore qui je suis et je trouve ça cool ! Dans mes concerts, c’est plein de gens qui viennent me voir pour la première fois. Ça me dit que j’ai encore une trail à taper. »
Monsieur le Préfet
Il est de coutume pour un artiste d’organiser un événement de lancement de son nouvel album, mais Sara jugeait incongru de lancer à Montréal ou Québec un disque portant le titre de sa ville. Pourquoi ne pas déplacer la montagne médiatique jusqu’à elle ? L’équipe a nolisé un avion d’Air Creebec et transporté la meute jusqu’au garage où elle a enregistré Dolbeau-Mistassini.
Nous étions donc deux douzaines d’invités dans « la bus » aux couleurs de Sara en ce lundi matin automnal. Première escale : l’hôtel de ville de Dolbeau, où nous ont accueillis le maire et le préfet de la MRC de Maria-Chapdelaine pour remercier du fond du cœur Sara Dufour de chanter les gens, les paysages et les saveurs de leur région. Tout ça est encapsulé dans le dépanneur Pierrette, titre du premier album de Sara, paru en 2016, et institution de Dolbeau située à un pâté de maisons de la jolie salle Comité des spectacles, où nous avons visionné un court documentaire sur la création de l’album, puis écouté Sara nous en chanter des extraits avec son orchestre.
Elle avait gardé le meilleur de la visite pour la fin. Au bout du rang Saint-Luc, une bonne trentaine de chalets et de petites maisons appartenant aux membres du clan Dufour et de deux autres familles. La majorité des résidents y passent l’été ; une fois l’hiver arrivé, ils ne sont plus que quatre à y vivre, dont Sara et son chum. « L’hiver, la neige reste blanche toute la saison », dit-elle en nous dirigeant vers la rivière et sa vue sauvage imprenable, où elle nous a fait écouter les deux plus belles, les plus douces de son album, La mémoire de l’eau (la plus belle piste de voix qu’elle ait enregistrée jusqu’à présent), et Mon cœur, sur l’improbable histoire du pendentif qu’elle porte au cou en mémoire de sa maman décédée et qu’elle avait perdu « à quelque part à Rouyn-Noranda » (la chanson est triste, mais sa fin, heureuse).
Sara Dufour chante sa région, son village, sa cour et son sentier de motoneige depuis son premier album. « Sara, c’est la fille la plus authentique que je connais », assure Dany Placard, dont la famille habite à 90 minutes de Dolbeau-Mistassini. Leur collaboration dure depuis le début : « Elle s’est déjà fait dire de ne pas travailler avec moi », rappelle le vétéran Placard, gosseux de chansons folk, country et rock brutes depuis un quart de siècle. « Elle s’est écoutée, elle m’a fait confiance, et moi de même. »
« On s’est rendu compte qu’on a grandi à la même place, à faire du ski-doo, de la trail, à dormir dans des camps. On a eu le même genre de vie — d’ailleurs, son père travaillait dans la construction, le mien aussi. Pis, on a le même accent. On parle pareil, on écrit pareil. On a le même champ lexical : elle pourrait chanter du Placard, pis moi, je peux chanter du Sara. C’est la même affaire, et c’est vrai depuis le début » de notre collaboration. « Sara, c’est pas du fake », tranche-t-il.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.