La fin
J’étais allée à Laval à vélo le matin même. En vélo communautaire électrique. J’avais pas pensé qu’il pleuvrait à mon retour. J’avais froid, tu sais comment est la fin septembre, cette période où on ne sait plus qui on est. Est-ce qu’il fait chaud ou pas ? Cette saison est une sorte de début de calvitie, quand la coupe de cheveux ne s’est pas encore entièrement résolue à sa future tête. Rien n’est encore adapté à la nouvelle réalité. Alors on enfourche son vélo avec un simple pull, oubliant que notre corps mortel aurait besoin d’une armure.
Il est bien mortel, notre corps. Le reste, on ne sait pas trop. J’avais justement terminé ma journée en allant à une cérémonie funéraire. Une des plus élégantes que j’ai vues. Déjà, elle se tenait dans le ciel. Dans une salle vitrée tout en haut d’un immeuble du Vieux-Montréal. À côté du fleuve, là où il fait bon célébrer sa vie.
J’y étais allée en métro, et être endimanchée dans le métro est une de mes choses préférées. Comme disait l’ancien maire de Bogotá : « Un pays développé n’est pas un endroit où les pauvres ont des voitures, mais un endroit où les riches utilisent les transports en commun. » Et on se sent riche dans son costume du dimanche. Ma mère abitibienne, qui a grandi dans une famille nombreuse, me racontait justement comme elle aurait rêvé de s’habiller tous les jours en dimanche. Elle qui était sandwichée au milieu d’une lignée de 10 enfants. Ma grand-mère cousait leurs habits et, bien sûr, par souci d’économie, les sœurs se passaient les robes.
« Elle n’a jamais voulu qu’on porte le costume d’école. C’était une dépense inutile. Elle nous faisait nos vêtements. On avait ceux qu’on portait en classe et quand on rentrait, on les mettait sur une chaise pour enfiler nos habits de travail. » Ma mère a eu une enfance bien différente de la mienne. C’est maintenant que je me rends compte que je ne connais pas tellement ses histoires. Elle me disait qu’ils allaient à l’école primaire en autobus scolaire (non pas en marchant deux miles dans la neige, comme on aurait pu le croire). « Il y avait tellement d’enfants, une fois que l’autobus ramassait la maison voisine puis la nôtre, l’autobus était plein ! » En deux maisons ! Ça prenait beaucoup d’autobus. On est loin des taux de natalité de nos jours. Le Parti québécois n’aurait pas eu les moyens de donner un 350 $ de plus au troisième enfant. Faut dire qu’on a moins de fermes familiales à faire rouler aussi…
On est maintenant loin des chemins de terre de Rivière-Héva et de son école primaire qui a été démolie. Tout part en poussière. Dust in the wind, disait l’autre. C’est pas facile de voir son amie pleurer sa mère. C’était une belle famille, de trois enfants, comme chez nous. Deux filles et un gars, comme chez nous. C’est touchant de voir les mots qu’il reste pour raconter notre mère, une fois qu’elle est partie. Être la maman de trois personnes est ce que je préfère au monde. Encore plus que de porter mes habits du dimanche dans le métro. Je sais qu’ils me tiennent pour acquise, c’est bien leur plus grand luxe, savoir que je suis là. Mais je ne le serai pas toujours.
Bien sûr, comme mère, on se demande ce qu’ils diront de notre vie. J’ai la certitude qu’ils seront bien tristes et que je leur manquerai. Et puis, « tout le monde est bien fin, quand il est mort », disait justement ma grand-mère. La mort a cette fâcheuse habitude de laver le parcours de tout le monde. Y en a même, on a peur qu’ils décèdent à cause de ce que les journaux en diront. Si les bonnes mères ont le droit à des oraisons élogieuses, elles ne peuvent pas loger à la même enseigne que les tortionnaires.
On entendait les cloches de la cathédrale sonner l’heure, le ciel était rose et un goéland tout blanc venait de temps à autre voir la cérémonie. Tout le monde dans la salle était réduit à sa propre fragilité et à son mystère. On avait beau baigner parmi les costards cravates, les juges et le gratin influent, quand on enterre une mère, tout ce que l’on est, c’est un enfant.
C’est peut-être pour ça que je vais aux enterrements. Par respect pour les gens que j’aime, mais aussi parce que ce monde de robots veut tout nous dérober. Que restera-t-il quand l’IA parlera à l’IA et nos journées seront de passer d’une machine à de la bouffe industrialisée à un courriel rédigé par un robot, puis lu par un autre robot ? Que restera-t-il quand on passera de la télé à l’ordi au téléphone à la caisse automatique de l’épicerie, quand jusqu’au dernier employé d’une quincaillerie sera remplacé par un droïde qui nous indique la bonne allée ? Quand la fortune du monde sera partagée entre quatre oligarques mégalomanes qui se mesurent la bedaine, pour ne pas dire le reste.
Que chaque politicien corrompu aura fini de mesurer son pouvoir et son ego et que nous serons tous desséchés, déshumanisés et pauvres ? Il restera la mort de nos mères. Qui, dans une dernière leçon, nous rappellera que nous ne sommes pas grand-chose derrière ces cravates ? Et que la plupart d’entre nous ratent leur vie parce que l’entièreté de notre temps sert à oublier ? À masquer ? À prétendre et à passer à chaque souffle à côté de ce qui est pourtant juste là ? Juste, juste là. Toujours. Cette incroyable possibilité de relation à l’autre, à notre sens de l’observation, au ressenti, à ce qu’aucun robot ne sera jamais, jamais capable de recréer : l’intimité.
Si vous êtes capable d’intimité, de réellement connaître, de vous perdre dans la curiosité de l’instant, qu’il vous amène vers le cœur d’une fleur ou tout celui d’un enfant, alors plus vous la cumulez, plus vous êtes riche.
Qu’on me montre un seul oligarque qui comprend ça et qui, au fond, n’est pas pauvre à en crever.
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