Le monde est rattrapé par ses dettes
Le monde est parvenu à se tirer d’affaire malgré la pluie de calamités qui s’est abattue sur lui. Cela s’est toutefois fait au prix d’un endettement préoccupant, notamment des gouvernements.
Comme dans la fameuse blague, le Fonds monétaire international (FMI) avait une bonne et une mauvaise nouvelle à rapporter, la semaine dernière, à l’occasion de sa grande assemblée annuelle.
La bonne nouvelle est que, en dépit de l’avalanche de tuiles qui lui tombent sur la tête depuis moins de sept ans, l’économie mondiale devrait continuer à ne pas trop mal se tirer d’affaire durant les prochains mois, avec une croissance réelle seulement un peu plus faible que l’année dernière.
Cette belle résilience est inespérée après qu’on eut fait face, notamment, à une pandémie et à la désorganisation des chaînes d’approvisionnement, puis à une flambée inflationniste qui a forcé les banques centrales à procéder au plus violent resserrement de leurs politiques monétaires depuis un demi-siècle, après quoi sont venues des crises déclenchées par des va-t-en-guerre en Ukraine, dans le monde du commerce international, puis au Moyen-Orient.
Un endettement en hausse
La mauvaise nouvelle est que ce portrait d’ensemble cache des écarts parfois importants entre les pays et que de nombreuses fragilités demeurent, a prévenu le FMI. À commencer par la fièvre de l’intelligence artificielle, qui stimule l’investissement et fait miroiter de futurs gains de productivité, mais qui a parfois aussi des allures de bulle prête à éclater.
Quant à la remarquable capacité des marchés de l’énergie de trouver de nouvelles routes et de nouvelles sources d’approvisionnement, elle ne suffira peut-être pas encore longtemps pour compenser sa hausse des prix.
Et puis, les gouvernements et les entreprises ne cessent de s’endetter davantage au moment même où les taux d’intérêt de leurs dettes augmentent.
En hausse constante depuis des décennies, l’ensemble des dettes publiques et privées dans le monde s’élevait à 365 000 milliards de dollars américains au début de l’année, soit un peu plus de trois fois la taille de l’économie mondiale, estimait le mois dernier l’Institute for International Finance (IIF), cité par le Financial Times.
À elle seule, la dette publique des gouvernements s’approche de son niveau record depuis la Seconde Guerre mondiale, dit le FMI. Après un sursaut durant la pandémie, le poids relatif de leur endettement dans l’économie mondiale a repris sa tendance à la hausse des 50 dernières années et se dirige inexorablement vers les 100 % du produit intérieur brut (PIB) mondial.
Des taux d’intérêt en hausse
Ce qui n’arrange rien à l’affaire, c’est que les frais de cette dette sont aussi en hausse un peu partout.
Longtemps tout près de l’inflation (sinon inférieurs à celle-ci) pour les gouvernements des pays riches, les taux d’intérêt réels à long terme se sont mis à augmenter dernièrement. Depuis le mois de mars seulement, les rendements que les gouvernements doivent offrir aux investisseurs pour qu’ils achètent leurs obligations à 10 ans ont ainsi augmenté d’un peu plus de 0,75 point de pourcentage au Canada, au Japon et en Allemagne, d’environ 1,25 point aux États-Unis et en Italie et de 1,5 point en France.
C’est que les gouvernements ne sont pas les seuls à cogner à la porte des prêteurs. Ils sont notamment en concurrence avec les géants du numérique, dont la ruée vers l’intelligence artificielle se fait de plus en plus à crédit. Alors qu’elle se situait à 90 milliards il y a trois ans, la dette mondiale liée aux centres de données, aux équipements informatiques et à d’autres investissements dans l’IA devrait s’élever à 541 milliards cette année, estime l’IIF.
C’est aussi que, en plus d’augmenter les taux d’intérêt pour freiner l’inflation, les banques centrales n’achètent plus autant d’obligations des gouvernements que durant la pandémie afin d’injecter des liquidités dans l’économie.
Pour réduire un peu le coût de leurs dettes, certains gouvernements optent pour des emprunts à plus court terme, dont les intérêts sont généralement plus bas, mais qui sont aussi beaucoup plus volatils. L’une des plus élevées des pays riches, la dette publique américaine (121 % du PIB) affiche ainsi une échéance moyenne inférieure à 6 ans, contre 7,6 en Allemagne, 9,4 au Japon et 13,5 au Royaume-Uni, note le FMI.
Cela n’empêchera pas Washington de voir les paiements d’intérêt sur sa dette grimper de l’équivalent de 2,8 % du PIB avant la pandémie à 5,7 % d’ici 2031, c’est-à-dire autant que ses dépenses de sécurité sociale, son plus important poste budgétaire.
Reprendre le contrôle
La hausse de l’endettement des gouvernements des dernières années a principalement servi à courir d’un feu à l’autre pour essayer d’en atténuer les effets plutôt qu’à améliorer les services et les infrastructures publics. On a réduit d’autant la marge de manœuvre financière nécessaire en cas de crise économique, alors qu’on est déjà aux prises avec une hausse massive des dépenses militaires, les effets du vieillissement de la population et les bouleversements climatiques, note le FMI.
Il serait urgent de penser à des plans crédibles d’assainissement budgétaire à moyen terme, a déclaré sa directrice générale, Kristalina Georgieva. « Nous ne pouvons plus continuer à repousser les mesures qui s’imposent. […] Pourtant, nous ne constatons pas d’action décisive dans les pays avancés fortement endettés. »
Bonne et mauvaise nouvelles
La bonne nouvelle est que, si les inquiétudes du FMI sont fondées, elles sont aussi exagérées, a estimé jeudi la firme d’analyse Oxford Economics. Le problème d’endettement de la plupart des gouvernements est comparable à celui auquel on a été confrontés il y a une quinzaine d’années, problème qu’un peu de discipline budgétaire, alliée à la croissance économique et à l’inflation, avait permis de résorber.
La mauvaise nouvelle est que, pour d’autres, la croissance économique et l’inflation ne seront jamais suffisantes pour diminuer le poids relatif de leur dette et qu’ils pourraient devoir maintenir des dépenses inférieures aux revenus « indéfiniment », pour le plus grand déplaisir des contribuables et des entreprises. Selon Oxford Economics, ce serait le cas particulièrement du Brésil, mais aussi, dans une moindre mesure, du Japon, de l’Italie, de la France… ou du Canada.
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