Pensées d’une nuit de garde
Les pensées des nuits blanches sont bien noires. Elles prennent les formes les plus monstrueuses et empruntent les détours les plus dangereux. Elles hantent l’esprit, le harcèlent, l’empêchent de trouver le repos. Et parfois, sans prévenir, elles l’illuminent doucement, portent conseil et dissipent le brouillard.
Mais les pensées des nuits de garde passées à l’hôpital sont singulières. Elles germent dans ce sentiment étrange de solitude au seuil des chambres des malades, elles s’esquissent dans un silence suspendu, elles naissent de cette envie presque naïve d’écrire et de vivre quelque chose de grandiose.
L’internat nous met face à face avec nos failles, nos forces, nos incertitudes. Un chapitre qui forge, qui forme, qui transforme et qui lentement, fait de nous des médecins. Au-delà de l’apprentissage médical, on apprend surtout à regarder la vie de l’autre côté : celui que l’on ne voit qu’une fois franchies les portes de l’hôpital.
Tutoyer la mort, la défier, l’accepter parfois… le contact cru avec la maladie nous confronte à notre finitude, à la fragilité de la vie et à la banalité de nos quêtes. On passe notre temps à fuir l’épée de Damoclès qui nous rappelle sans cesse notre vulnérabilité ; à l’hôpital, on finit par la retrouver partout.
Notre temps sur Terre se résume donc en quatre mots : rêver, s’engager, vivre et passer.
Entre deux surveillances neurologiques, je pense à ce parcours, à cette vocation qui se salue jusqu’à la terre, à cette passion qui dépasse la raison, à cette immense aventure que j’ai la chance de vivre, et surtout, à la discipline irréprochable qui y est requise.
La justesse y est la moindre des politesses. La demi-mesure n’existe pas. Il ne suffit pas d’être bon, car la compétence à elle seule ne mène pas loin. La médecine appelle à la vertu, à la bravoure et à l’intégrité. Il faut désapprendre l’arrogance, l’indifférence, et la toute-puissance, et apprendre à rester humain.
Il est 22h00 lorsque je vais examiner une patiente atteinte de sclérose en plaques. L’examen terminé, on se met à discuter. Elle m’offre un café, elle insiste. Je reste une demi-heure auprès d’elle, j’apprends à la connaître autrement qu’à travers son dossier. Elle me remercie pour ma présence, et je me dis que, quelque part, cet échange résume beaucoup de choses.
Cette vocation récompense les obsédés, ceux qui sont habités par une ambition dévorante, une fièvre d’accomplissement, un désir inassouvi de faire de grandes choses. Mais au chevet d’un malade qui souffre, rien de tout cela ne compte. Un patient ne regarde ni un rang, ni une note, ni un chiffre. Dans la douleur, c’est autre chose qu’il cherche. C’est une présence, une main qui rassure, quelqu’un qui prend le temps d’écouter. La compassion, l’empathie, l’amour. La médecine serait dénuée de tout son sens si l’amour n’était pas à son centre.
Vers deux heures du matin, je vais examiner une patiente opérée d’une tumeur cérébrale. La conversation dérive doucement vers la foi. Elle me raconte sa vie, ponctuée par les combats contre la maladie, et je comprends qu’elle puise cette force de la présence de Dieu. Il émane d’elle une paix singulière, presque inexplicable. Elle semble habitée par quelque chose qui la dépasse, qui la transcende.
La société investit massivement dans la santé des corps tout en ignorant celle de l’âme. Que devient une personne si elle est déconnectée de ce frémissement subtil qui la met en correspondance avec le monde des vivants ? Comment sommes-nous devenus des automates, assignés à une performance permanente, sommés à produire de la valeur, soumis à la logique du marché ? C’est presque comme si, pour légitimer notre existence, on devait être utiles en toute chose. Ce système a malheureusement eu raison de nous.
Il faudrait pourtant vivre avec une telle intensité, une telle fougue, une telle impétuosité, à en rendre les morts jaloux.
L’homme est dédaigneux de la gloire, et paradoxalement, effrayé du néant. Nous sommes de passage, consciemment ou non habités par l’angoisse de la mort. Tout ce que nous faisons semble en porter la trace. Nous bâtissons, écrivons, aimons, transmettons. Comme pour murmurer à ceux qui viendront après nous : nous avons existé, nous avons été, nous avons vécu.
Mais peut-être que la trace la plus profonde que nous cherchons à laisser réside simplement dans nos preuves d’amour.
Le monde en abonde et j’en vois partout à l’hôpital. Je les vois dans l’attente, dans les chapelets, dans les prières ferventes et dans les larmes suspendues au bord des paupières. Je les vois dans les soupirs de soulagement, dans les lueurs d’espoir, et parfois, dans la décision de laisser partir.
Il est 4h00 du matin et je n’arrive pas à m’endormir. Je pense au temps qui passe, à ce temps, coupable de tous les maux. Ce temps qui se dilate à l’infini dans les couloirs de l’hôpital, qui s’arrête brusquement au moment d’une annonce, puis qui reprend sa marche inexorable. Ce temps qu’on accuse d’excès de vitesse, de trahison, d’indifférence.
Je pense à la souffrance, expérience universelle à laquelle personne n’échappe. Musset écrivait : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. » Entre un patient et un autre qui demande de la morphine, je me demande s’il existe une sagesse derrière la douleur. Je ne sais pas. Peut-être n’y en a-t-il aucune. Peut-être est-ce simplement notre manière, à nous qui la regardons, de lui donner un sens.
Il est 8h00 du matin et ma garde touche à sa fin. Je me suis peut-être égarée dans mes pensées et elles divagueraient encore si je les laissais faire. Je suis épuisée, mais heureuse.
J’ai longtemps essayé de définir le bonheur. Ce matin, je me dis qu’il est peut-être beaucoup plus simple que je ne le pensais : un alignement discret avec soi-même, cette sensation rare d’être exactement là où il faut être, au moment où il faut l’être.
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