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Saturday, October 24, 2026

«Les Russes, dehors!»: 70 ans plus tard, l’insurrection de Budapest résonne toujours

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L’insurrection hongroise du 23 octobre 1956 constitua le premier maillon d’une chaîne menant à la chute du communisme. Sept décennies plus tard, celle-ci est commémorée dans un contexte politique effervescent.

Une fièvre étreint Budapest. Dans la capitale d’une Hongrie exaltée, en ce 23 octobre 1956, bruisse la rumeur d’un rassemblement au pied de la statue de Staline, près du Városliget, le bois de la ville. Elle se glisse aux oreilles d’élèves galvanisés ou curieux, telle Mária Gács, âgée de 17 ans alors. La foule enfle sous les yeux ébahis de la jeune Hongroise, qui parvient à s’y faufiler avec sa bande de copains.

Les coups de marteau fusent sur le « petit père des peuples », érigé sur son piédestal, dont la tête de bronze finira en morceaux. Staline, mort trois années plus tôt, est déboulonné. Un interdit vient de tomber dans cette Hongrie communiste marquée au fer rouge par la Grande Terreur.

« Jamais nous n’aurions cru qu’une telle chose puisse arriver. Staline, Lénine, les grandes figures du communisme étaient tellement vénérées… Le régime nous semblait si solide, presque impossible à ébranler ! » relate aujourd’hui Mária, octogénaire au regard limpide, dans son appartement tapissé de tableaux, dont l’immeuble centenaire se situe non loin de là où elle a vu Staline tomber une seconde fois, sa stature de bourreau volant en éclats.

Le malheur d’un jeune couple

Il y a 70 ans s’esquissait ainsi l’insurrection de Budapest, premier maillon d’une chaîne d’événements qui menèrent à la chute du bloc de l’Est. L’issue fut néanmoins terrible : 3000 morts parmi les insurgés, près de 400 exécutions sommaires, une vague de terreur renouvelée qui poussera à l’exil quelque 200 000 dissidents (dont 37 500 prendront la fuite au Canada).

Sans prendre part à la lutte armée, restant au chevet de son père malade, victime des répressions staliniennes des années 1950, Mária assista à son sort tragique. À chaque coin de rue, soldats et tanks quadrillent son quartier, qui abrite l’ambassade soviétique. Un jour, ses voisins, un jeune couple habitant le même immeuble, sortent pour une promenade. Puis, elle les voit revenir. Lui, déboussolé, tenant dans ses bras la dépouille de sa compagne, son cou balafré par un éclat d’obus. « Il en est devenu alcoolique et en mourra quelques années plus tard », se souvient Mária, issue d’une famille juive et ayant déjà échappé aux rafles de l’occupant nazi en 1945. « C’était terrible de voir que, si peu de temps après la guerre, nous vivions à nouveau une pareille horreur… »

Révisionnisme et nouvelle ère

Sept décennies plus tard, que reste-t-il de 1956 ? Étouffée sous le communisme, sa mémoire a fait l’objet d’un révisionnisme historique. Premier ministre de 2010 à 2026, Viktor Orbán s’est maintes fois érigé comme l’héritier politique de l’insurrection, comme le défenseur d’une Hongrie prétendument « assiégée » par l’Union européenne. Et ce, alors que les 16 années sous sa férule furent marquées par une connivence étroite avec Moscou.

Une nouvelle ère s’ouvre depuis six mois. Expulsion de diplomates russes, réchauffement des relations avec Kiev, dialogue renouvelé avec l’Europe, remise en place de l’état de droit, procès pour corruption d’affidés d’Orbán… Le train de réformes de Péter Magyar, élu au printemps, s’active à toute vitesse. Budapest tourne la page de l’illibéralisme et rompt avec la russophilie d’État.

Tout un symbole en ce 70e anniversaire du soulèvement célébré en grande pompe ce vendredi 23 octobre, et alors que s’ouvriront les archives de la police secrète communiste à compter du 4 novembre prochain.

« Quiconque […] excuserait un agresseur ou subordonnerait la nation à des intérêts impériaux étrangers n’a rien compris au message de 1956, que ce soit à Budapest ou sur une terrasse parisienne », a déclaré le premier ministre Magyar, étrillant son prédécesseur, photographié le jour même des commémorations dans la Ville Lumière.

Le 23 octobre 1956, nul ne pouvait prédire la tournure sanglante de ce soulèvement populaire, qui dura 20 jours avant d’être maté par Moscou. À l’origine, il s’agissait surtout d’un mouvement estudiantin, né par solidarité avec la Pologne où venait d’éclater, à Poznan, une révolte ouvrière. D’abord pacifique, il prit vite le visage d’une résistance armée, celui d’une jeunesse empoignant fusils et cocktails Molotov face aux chars russes. Fédéré par des idéaux d’indépendance nationale, de démocratie et de pluralisme, le mouvement ralliait intellectuels, étudiants, fonctionnaires, mais aussi « nombre de jeunes ouvriers qui n’avaient pas grand-chose à perdre, détestant l’oppression et leurs circonstances de travail misérables », souligne l’historienne hongroise Eszter Balázs.

Guérilla urbaine, euphorie et cadavres

Partout dans la ville, le 23 octobre 1956, s’organisent des cortèges pleins d’espérances. La contestation vire à l’émeute. L’appareil du parti panique. Il appelle en renfort la garnison soviétique, stationnée dans les casernes du pays en ce lendemain de Seconde Guerre mondiale, où le bloc de l’Est demeure sous le joug militaire de Moscou.

Le 24 octobre, à l’aube, les chars soviétiques débarquent. Une guérilla urbaine s’organise. Des barricades s’érigent avec des pavés, des affrontements éclatent, des cadavres jonchent les rues. Des soldats de l’armée hongroise font défection, fournissant des armes à la rébellion. Pour un temps, les insurgés prennent le dessus, forçant les Soviétiques au repli. L’euphorie gagne Budapest, pendant 13 petits jours. Entonné et tapissé sur les façades, un slogan de 1956 s’inscrit dans les annales, le « Ruszkik haza ! » (« Les Russes, dehors ! »). Un nouveau gouvernement prend forme, avec à sa tête Imre Nagy, lui-même ancien apparatchik écarté une année plus tôt, défenseur d’un « socialisme à visage humain ».

Antitotalitaire, le soulèvement le reste foncièrement. Il porte certes en son sein une mouvance patriotique, mais aussi une foule de communistes sincères, désireux de s’émanciper de Moscou. Dans les usines, des conseils ouvriers s’implantent, proches de la démocratie directe. On rêve d’une sorte de troisième voie, à l’image de la neutralité yougoslave embrassée par Tito. Le 1er novembre, Imre Nagy, porté par la frénésie, décrète le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie, puis annonce la formation d’un gouvernement de coalition. Mais, comme dans toute révolution, le soulèvement recèle des travers. Pillages, représailles, vengeances… Un jour, Mária aperçoit, place Oktogon, au cœur de la ville, quatre corps pendus et mutilés, portant encore l’uniforme de la police secrète. Budapest bouillonne.

« Les gens étaient tellement heureux, comme libérés », se souvient Mária, qui, à 86 ans, s’impose en gardienne d’une mémoire vivante qui s’estompe, les derniers témoins disparaissant. « À la radio, on récitait des poèmes et on diffusait des informations qui semblaient normales, débarrassées de propagande. »

« Communisme de goulasch »

Mais le vent de liberté ne résumera qu’un intermède précaire. Pour l’URSS, tout comme pour la Chine de Mao, redoutant que la révolte budapestoise ne fasse tache d’huile, c’en est trop. Le 4 novembre, les troupes de Moscou ressurgissent. La rue s’embrase. Cette fois, les révoltés n’y peuvent rien face aux dizaines de milliers de soldats soviétiques appelés en renfort. La révolution est écrasée. L’espoir d’une intervention occidentale restera vain, d’autant qu’éclate la crise du canal de Suez au même moment.

Le 10 novembre, les rues se taisent, au milieu de pans d’immeubles ravagés. La révolte matée, la vie reprend au gré de l’exode et de la dictature. Le tiers des camarades de classe de Mária s’est évaporé. La chape de plomb s’abat de nouveau ; elle subsistera 33 ans, notamment sous la férule de János Kádár. Craignant sans doute un nouvel élan de colère, il consent toutefois à de timides réformes : dans la République populaire de Hongrie, jusqu’en 1989, les pénuries sont ainsi moindres ; la liberté d’expression, plus tolérée que dans les autres pays satellites de Moscou. L’histoire s’en souviendra sous le vocable de « communisme de goulasch », sorte de compromis hongrois.

La révolte de 1956 posera un jalon. « Il s’agira du premier grand coup porté dans l’édifice soviétique, dans une phase de la guerre froide encore figée », souligne Eszter Balázs. Le Printemps de Prague de 1968, la rébellion du syndicat Solidarité en Pologne, la chute du mur de Berlin en 1989 parachèveront la chute du communisme.

À Budapest, le temps fait son œuvre. Les vestiges de 1956 se devinent parfois çà et là, à l’aune de façades criblées. À la place Corvin, foyer de combats, le cinéma du même nom se couvre de plaques commémoratives à l’honneur des « héros » qui y ont combattu. Une femme âgée à la chevelure blanc neige s’immobilise devant l’un des visages de cette dissidence gravés dans le marbre. Elle songe à voix haute : « C’étaient eux, les héros morts au combat. Et combien ont été ballottés sur l’océan ! De toute leur vie, certains n’avaient même jamais vu le Balaton [emblématique lac de Hongrie]. »

D’aucuns ne manquent pas d’établir un parallèle entre 1956 et le contexte actuel. « Le régime de terreur communiste n’était pas de la même nature que sous les années Orbán, marquées certes par une certaine censure. Mais le sentiment de délivrance de l’époque était similaire », conclut la témoin Mária Gács. Au moment de la déconfiture électorale de Viktor Orbán, le 12 avril dernier, les mêmes « Ruszkik haza ! » d’alors avaient d’ailleurs rejailli jusqu’au petit matin dans les rues en liesse de Budapest.

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