"L'intuition n'a peut-être pas toujours raison, mais elle a très souvent quelque chose à nous dire", estime le philosophe Simon Brunfaut

Il faut bien l’avouer, les travaux de recherche du nouveau prix Nobel de physique nous emmènent sur des terrains pour le moins surprenants, pour ne pas dire bizarres. Si on la résume, son idée, à l’origine, c’est : et si on utilisait l’immense volume de glace de l’Antarctique pour détecter des particules quasiment insaisissables ? Ces particules, ce sont les neutrinos, des particules élémentaires extrêmement légères, qui traversent en permanence la matière — et même notre corps — presque sans jamais interagir avec elle. De prime abord, on est quand même en droit de se demander : est-ce que ça va vraiment marcher, tout ça ? Mais plus encore, ça pose une question qui dépasse en fait largement la physique : d’où viennent les idées qui nous paraissent justes avant même que nous sachions les expliquer ? Autrement dit : peut-on se fier à ses intuitions ?
Tout d’abord, une intuition, ce n’est pas forcément une petite voix mystérieuse qui descendrait du ciel comme par magie. Notre cerveau travaille en permanence : il accumule des expériences, compare des situations, etc. Et parfois, il nous donne la conclusion avant de nous donner le raisonnement. Ça peut arriver. C’est le fameux : "Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que…"
Pour le philosophe français Henri Bergson, l’intuition n’est pas l’opposé de l’intelligence. Mais ce n’est pas non plus un simple feeling. Selon lui, l’intuition est une autre manière de connaître : au lieu de rester à l’extérieur d’une chose, de l’analyser, de la découper en morceaux, on essaie de la saisir de l’intérieur. Bergson a une très belle formule pour décrire l’intuition : il la définit comme "une espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable". Et il explique qu’on n’obtient pas une intuition de la réalité sans avoir gagné sa confiance par une "longue camaraderie" avec ses manifestations. L’intuition peut donc être le fruit d’une fréquentation longue et approfondie de la réalité, et pas seulement un éclair de génie.
Évidemment, nul besoin d’être un grand scientifique pour avoir des intuitions : elles sont partout dans nos vies. Un médecin peut sentir qu’un patient "ne va pas bien" avant même d’avoir les résultats des examens ; un recruteur peut avoir le sentiment qu’un candidat ne correspond pas au poste dès les premières minutes ; et un parent peut comprendre que son enfant cache quelque chose derrière un simple "ça va". Mais attention : une intuition n’est pas une preuve. Elle peut être juste, mais elle peut aussi être complètement fausse. Il faut donc savoir écouter son intuition, mais ne pas forcément lui obéir aveuglément. Écouter son intuition, on pourrait dire que c’est prendre au sérieux ce qu’on ne sait pas encore expliquer : l’intuition n’a pas toujours raison, mais elle a très souvent quelque chose à nous dire.
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