«J’ai tout donné»: les confessions du gardien sénégalais Édouard Mendy après sa retraite internationale

À 34 ans, après huit années au sommet avec le Sénégal, deux Coupes du monde et deux sacres continentaux, Édouard Mendy a tourné la page de la sélection. Considéré comme l’un des meilleurs gardiens africains de l’histoire et nommé cette année pour le Trophée Yachine, il se confie en exclusivité sur RFI : les raisons de sa décision, son rôle de leader, l’échec du Mondial 2026, ainsi que ses souvenirs de la tanière, alors qu’il se consacre désormais pleinement à son club Al-Ahli et à ses engagements éducatifs et entrepreneuriaux au Sénégal.
Edouard Mendy, pourquoi avoir décidé d’arrêter la sélection à 34 ans ? Qu’est-ce qui vous a fait dire que c’était le moment ?
Je pense qu’il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte, et à la fin la balance penche d’un côté plutôt que de l’autre. Dans ma situation, c’était : continuer ou arrêter. Pour être honnête, ma réflexion a commencé dès la dernière CAN, celle qui s’est tenue au Maroc. À partir de ce moment-là, j’ai suivi un cheminement logique et lucide qui m’a conduit à la conclusion que c’était le bon moment pour mettre un terme à ma carrière internationale.
J’ai eu le privilège de jouer deux Coupes du monde, de participer à trois CAN et demie, -la première (2019), malheureusement, je me suis cassé le doigt- d’en remporter deux, d’incarner ce rôle de grand frère, d’être dans la transmission pour préparer la génération présente mais aussi future. Quand on se pose toutes ces questions-là, qu’on y ajoute des paramètres plus familiaux, on se dit que c’est le moment de dire stop, de se regarder dans le miroir, de se dire qu’on a tout donné et que la mission a été accomplie.
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Vous quittez la sélection alors que Patrick Vieira vient tout juste d’en prendre les rênes. J’imagine que vous avez échangé avec lui avant d’officialiser votre choix : a-t-il essayé de vous faire changer d’avis ?
Oui, bien sûr. J’ai eu Patrick longuement au téléphone. Nous avons eu de très bons échanges où il a pu m’exposer son projet, sa vision ; je ne suis pas surpris par l’homme ni par le technicien.
Je lui ai aussi exposé ma vision, le pourquoi du comment. De là a découlé un nouveau temps de réflexion, par respect pour Patrick et pour le rôle qu’il souhaitait me donner au sein de la sélection. J’ai repris le temps de réfléchir, puis j’ai décidé de ne pas prendre part à ce projet, parce que je pense que cela aurait été un peu égoïste de ma part de commencer quelque chose que je n’allais pas forcément finir.
Il y a une nouvelle génération, un nouveau cycle qui se met en place, avec directement des matchs de qualification. Pour moi, c’était plus honnête de laisser ce nouveau groupe, et notamment les gardiens, débuter pleinement cette compétition dès le premier match et faire leur cheminement jusqu’à la prochaine CAN.
On dit souvent que le poste de gardien permet de durer plus longtemps au haut niveau, avec moins d’impact physique que les joueurs de champ. Est-ce que votre décision est surtout liée au mental après toutes ces années d’intensité, ou au physique ?
Non, ça n’a rien à voir avec cette idée qu’un gardien peut jouer jusqu’à 40 ans. Oui, bien sûr, il peut jouer jusqu’à 40 ans, mais comme un joueur de champ. Il y a aussi des gardiens qui, à 30 ans, ont les hanches en mauvais état, les épaules en mauvais état.
Moi, en 2019, j’ai eu un doigt cassé. Deux ou trois ans après, j’ai eu une côte cassée. Les blessures sont là et peuvent avoir un impact sur le long terme. Il faut les prendre en compte : ça fait partie des paramètres.
Quand on va en sélection, c’est déjà le summum pour un joueur de foot, et il faut être capable de répondre aux exigences à chaque instant. C’est ce que j’ai fait pendant huit ans non-stop, en mettant la sélection avant tout : avant la famille, avant le club, parce que je m’étais investi d’une mission, celle de rendre fier mon pays et d’inscrire la première étoile continentale. J’ai eu la chance de le faire avec mes coéquipiers, puis d’inscrire une deuxième étoile à la dernière CAN. À partir de ce moment-là, beaucoup de choses entrent en compte et le sentiment du devoir accompli prédomine. Pour moi, il était alors naturel d’aller vers cette décision.
Revenons sur le Mondial : votre blessure au genou dès le deuxième match contre la Norvège a-t-elle pesé dans votre décision de la suite de votre carrière ?
Les blessures et la condition physique ont évidemment fait partie des paramètres de ma décision. Ça n’a pas été le paramètre principal, mais ça reste quelque chose à prendre en compte. Pour quelqu’un qui a évolué huit ans en sélection, le nombre de sélections (59) peut paraître bas, tout simplement parce qu’il y a eu beaucoup de blessures. C’est la vie du footballeur, ce sont des choses qui arrivent, ça fait partie d’un cheminement.
Pour ma part, c’était un peu triste de finir de cette manière-là, mais c’est le football : ce sont des choses qui arrivent.
Plus globalement, quel regard portez-vous sur la Coupe du monde 2026, avec l’élimination du Sénégal face à la Belgique en 16e de finale (3–2) ?
Il ne faut pas se cacher : il faut avoir un regard honnête sur notre compétition et en venir à la conclusion que c’était un échec. Un échec au vu des attentes, de la qualité de l’effectif, et du très bon début d’année, conclu par un sacre continental au Maroc.
Comme je l’ai déjà dit, quand il y a échec, c’est aussi le bon moment pour en tirer les leçons et en ressortir grandi. J’espère que c’est ce qui a été fait.
Là, on part sur un nouveau cycle. À nous de mettre tous les ingrédients nécessaires pour continuer à être dominants sur la scène continentale, et pour arriver à la Coupe du monde 2030 — qui doit être le sommet de cette nouvelle vision — dans les meilleures dispositions. Avec le nouveau coach Patrick Vieira, il y a cette “Vision 2030” pour casser ce plafond de verre et aller le plus loin possible.
Vous parlez d’échec : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné exactement pendant ce Mondial ?
Ce qui n’a pas fonctionné, c’est tout simplement que nous n’avons pas atteint notre objectif. On n’a pas réussi à capitaliser sur notre Coupe d’Afrique, on n’a pas montré le visage que l’on voulait montrer. Il y a beaucoup de raisons à cela.
Mais le plus important, c’est d’en tirer les enseignements, et je pense que ça a été fait. Beaucoup de joueurs qui ont participé à la Coupe du monde seront encore là à la rentrée : ils seront les meilleurs professeurs et les mieux placés pour faire progresser cette sélection et l’amener au plus haut.
La FSF a écrit que votre histoire « appartient à la mémoire d’un peuple ». Quelle trace souhaitez-vous laisser auprès des jeunes gardiens sénégalais qui vous ont vu grandir ?
Comme je l’ai dit, c’est ma plus grande fierté de laisser une belle image et de nourrir l’envie et l’espoir des jeunes générations. Il n’y a rien de plus grand pour moi que de voir les jeunes catégories sénégalaises jouer, et de voir un gardien avec le numéro 16. Là, je me dis que je n’ai pas fait de si mauvaises choses, que j’ai contribué pour mon pays.
Il n’y a rien de plus fort que la reconnaissance d’un peuple. Ces derniers jours, j’ai été submergé de messages, de milliers de messages que je n’attendais pas du tout : beaucoup de remerciements, de gratitude. C’est beaucoup de sentiments et d’émotions d’un coup. On se rend compte que le travail a payé et que le peuple est content et fier. Il n’y a rien de mieux.
Après Aliou Cissé et Pape Thiaw, avec l’intronisation de Patrick Vieira, estimez-vous que la transition générationnelle est bien gérée par la Fédération ?
Sur la transmission entre générations, on pourra dire tout ce qu’on veut, mais le plus important sera toujours le comportement du groupe, la manière dont les joueurs prendront leurs responsabilités.
En étant dans cette équipe, avec un peu plus d’expérience, aux côtés des jeunes qui arrivaient dans la tanière, nous avons toujours été dans cette logique de transmission, et les jeunes ont été très réceptifs. C’est ce qui nous a permis d’obtenir les résultats que nous avons eus.
Le plus important, ce sera toujours ce que le groupe fera, comment il vivra et ce qui se véhicule à l’intérieur. Tant qu’il y a cette transmission, cette connexion, cette alchimie, je ne me fais pas de souci pour le Sénégal, avec les talents qui arrivent jour après jour.
On parlait souvent d’un “conseil des sages” dans cette sélection, avec vous, Kalidou Koulibaly, Sadio Mané, Idrissa Gana Gueye et d’autres cadres. Quel était concrètement votre rôle ?
Dans tous les sports, il y a ce mode de fonctionnement. Que ce soit en club ou en sélection, je l’ai toujours vu : à Rennes, Reims, Chelsea, et maintenant à Al-Ahli. Le coach et le staff s’appuient sur les joueurs d’expérience.
Quand je suis arrivé en sélection, c’était déjà le cas avec des joueurs comme Cheikhou Kouyaté et d’autres. Il y a toujours cette relation entre le staff et les joueurs plus anciens qui entourent le groupe, partagent leur expérience, encadrent et se mettent devant pour protéger l’équipe.
C’était notre rôle en sélection, que ce soit avec Pape Thiaw ou avec Aliou Cissé avant lui. Le coach s’appuie sur les joueurs pour véhiculer son message et veiller à ce que tout le monde reste dans le cadre, dans la vision du football sénégalais. Sur les huit dernières années où j’ai été en sélection, c’est un fonctionnement qui a très bien marché.
Pendant le Mondial, il y a eu beaucoup de polémiques autour de la préparation, du contrat de Pape Thiaw, du climat général. Est-ce que cette atmosphère a influencé votre décision de vous retirer ?
Non, pas du tout. C’est pour ça que je vous ai dit que ma réflexion avait commencé dès janvier, au moment où nous venions justement d’être couronnés d’un deuxième titre continental. Il n’y a donc pas de lien direct entre ma décision et les événements de la Coupe du monde.
Ma décision est propre, réfléchie, sans influence extérieure. C’était important pour moi de choisir ma fin à tête reposée, avec lucidité.
Ce que je peux dire, c’est que l’équipe est restée pleinement concentrée pendant la Coupe du monde. Bien sûr, certaines choses sont sorties ensuite dans les médias, certaines vraies, d’autres fausses. Mais ma décision n’a pas été animée par ces événements. C’était simplement mon temps, mon moment, et je l’ai choisi. C’est le plus important.
En 59 sélections, vous avez à peu près tout connu. Si vous ne deviez garder qu’une seule image, ce serait laquelle : la séance de tirs au but de la finale début 2022, ou votre arrêt sur la panenka de Brahim Diaz contre le Maroc ?
La première CAN et la séance de tirs au but qui nous a donné le sacre auront toujours une saveur spéciale. Je pense que ce sera pareil pour tous les Sénégalais. C’était la première fois que l’on accédait au sacre continental : une première, et on sait que toute première fois apporte un sentiment inégalable.
Pour moi, ce sera toujours le meilleur souvenir de ma vie de footballeur en sélection, sans rien enlever à notre CAN au Maroc, qui a été très difficile, acquise avec beaucoup d’expérience. Les différentes compétitions auxquelles nous avons été confrontés nous ont permis d’arriver au Maroc avec un solide bagage et de performer ainsi. Mais 2022 restera toujours spécial.
Vous êtes encore nommé pour le trophée Yachine cette saison qui le meilleur gardien de but de l'année. Avec vos succès en club et en sélection, notamment à Chelsea puis à Al-Ahli, avez-vous le sentiment d’occuper une place particulière dans l’histoire des gardiens africains ?
Ce n’est pas à moi de répondre à ça. Aujourd’hui, je suis concentré sur le fait de marquer mon empreinte dans le football sénégalais et africain de la meilleure manière possible. Chaque compétition que je commence, je la débute avec l’envie de donner le meilleur de moi-même, sans comparaison, sans regarder les autres.
Je me suis toujours concentré sur moi-même, que ce soit en club ou en sélection. Avec la concurrence, je n’ai jamais regardé ce que faisaient les autres : j’ai toujours pensé que les solutions viendraient de moi-même et de mon travail. J’ai toujours placé le travail au centre de ma carrière.
Cette année, j’ai le sentiment que c’est la plus aboutie de ma carrière professionnelle. J’ai gagné en club et en sélection, avec beaucoup plus de responsabilités que les années précédentes. À 34 ans, faire partie de la liste des dix meilleurs gardiens du monde, alors que dans la pensée collective l’Arabie saoudite est vue comme un championnat mineur, de préretraite, c’est un bon signal et une grande fierté pour mon pays, le Sénégal, pour mon club et pour le championnat saoudien.
Pour toutes ces raisons, à 34 ans, on voit que je fais toujours partie des gardiens qui gagnent et qui sont prépondérants pour leur équipe.
Vous avez prolongé de deux saisons avec Al-Ahli. Quels sont vos objectifs désormais, vous qui avez tout gagné en Europe et en Asie ?
L’objectif, c’est de continuer à être meilleur que la veille, meilleur que la saison passée. Je me sens progresser d’année en année. J’ai de plus en plus de responsabilités dans mon club, et j’en avais aussi de plus en plus en sélection. Cette responsabilité m’a stimulé.
Je veux continuer à performer, garder les mêmes bases, continuer à vouloir progresser, à rendre fier mon club, le mettre sur le devant de la scène asiatique et internationale. Mon club est qualifié pour la Coupe du monde des clubs 2029. Et ce samedi, nous jouons la finale de la Coupe Asie–Afrique contre Mamelodi Sundowns. C’est un grand rendez-vous pour le club et pour moi.
Vous êtes le parrain de l’école Yakar, dont la capacité d’accueil doit passer de 60 à 200 enfants, avec une scolarité gratuite. Où en est ce projet et quel sentiment avez-vous en voyant ces enfants accéder à l’enseignement grâce aux plateformes numériques que vous financez ?
Ma décision de prendre ma retraite a aussi un volet éducatif et associatif. Quand vous êtes en sélection, vous avez un temps limité, et j’arrivais à un moment où j’avais envie de donner plus à ce niveau-là.
Je me sens privilégié, même si mon parcours n’a pas été facile. Aujourd’hui, je suis à une place où beaucoup aimeraient être. Quand je vois la jeunesse de mon pays, j’ai envie de rendre ce qu’on m’a donné. Si je peux contribuer, à mon niveau, au développement de projets qui peuvent changer la vie de certains jeunes, je dois le faire pleinement.
Yakar est un projet qui me tient vraiment à cœur. La première phase est terminée, avec l’agrandissement de l’école et l’augmentation de sa capacité d’accueil. La deuxième phase va commencer, et là, mon temps libre va être utile : nous voulons construire un terrain multisports pour les jeunes, afin qu’ils puissent lier scolaire et sportif, continuer à s’enrichir tout en s’éduquant. Yakar fait partie de plusieurs projets que je vais désormais pouvoir accompagner avec plus de disponibilité.
Vous avez aussi lancé ChangeKeepers, un programme qui offre une bourse de 5 000 euros à des entrepreneurs sénégalais. Était-ce crucial pour vous d’investir directement dans le tissu économique et social de Dakar ?
Oui, bien sûr. Je suis dans la transmission, dans le “give back”. J’ai aussi une fibre entrepreneuriale, c’est quelque chose qui m’a toujours attiré.
Avec ChangeKeepers, je peux entourer ces jeunes entreprises, ces porteurs de projets, et leur apporter ce que je peux : un soutien financier, mais surtout un accompagnement humain. Le financier est presque la partie la moins importante. On leur donne accès à des personnes qui ont des start-up à succès, à des entrepreneurs locaux qui sont eux aussi dans la transmission.
Quand on pense développement en tant qu’entrepreneur, on pense aussi au modèle. Être entouré de modèles, pour eux, c’est essentiel. C’est un accompagnement complet que nous avons essayé de mettre en place.
J’ai aussi eu le temps d’aller les voir à “Year One”, un an après le lancement du projet, pour recueillir leur feedback, capitaliser sur ce qui a bien fonctionné et améliorer ce qui pouvait l’être pour les prochaines promotions.
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