De plus en plus de Russes demandent des visas au Canada
L’enlisement de la Russie dans sa guerre d’invasion en Ukraine, couplé à la perspective d’une nouvelle mobilisation pour combler les importantes pertes humaines au sein des armées du Kremlin, attise depuis quelques mois les appels à l’exil au sein de la jeunesse russe. Et cet appel se fait entendre désormais jusqu’au Canada.
Pour les six premiers mois de 2026, les demandes de permis d’étude, de travail et de visas temporaires déposées par des citoyens de la Fédération de Russie s’inscrivent en effet sur une courbe ascendante par rapport à 2025, indiquent des données inédites obtenues par Le Devoir auprès des services fédéraux d’immigration.
À la moitié de l’année en cours, ces demandes avaient déjà atteint 63 % du volume traité durant l’ensemble de l’année précédente, avec 10 625 dossiers présentés durant les deux premiers trimestres de 2026. Il y en avait eu 16 900 pour les 12 mois de 2025.
Les demandes de visas d’étudiants (64 %), de prolongation de ces visas (58 %) et le renouvellement des permis de travail pour des ressortissants russes installés au Canada (78 %) alimentent cette tendance perceptible également ailleurs dans le monde.
« Le nombre de personnes qui envisagent de quitter la Russie augmente de manière significative depuis quelques mois », indique en entrevue Anastasia Burakova, fondatrice de l’organisme Kovcheg (L’Arche), qui accompagne et informe les candidats russes à l’exil depuis la Géorgie. Le Devoir l’a jointe il y a quelques jours à Tbilissi, la capitale géorgienne. « Les rumeurs concernant une possible nouvelle mobilisation ont multiplié par huit les demandes de renseignements relatives à l’émigration et à l’assistance juridique sur notre compte Telegram. Notre service d’urgence à Erevan a également enregistré une augmentation de 50 % des demandes de consultations en personne pour la régularisation d’un statut migratoire en Arménie ou pour l’installation dans un autre pays. »
Selon elle, l’intérêt immédiat se porte sur les pays où « les citoyens russes peuvent entrer sans visa préalable et où il existe déjà une expertise et des infrastructures importantes en matière de réinstallation », comme l’Arménie, la Serbie, l’Argentine ou encore la Géorgie. Les pays de l’Union européenne et le Canada ne sont pas exclus pour autant, mais restent dans la marge, favorisés surtout par des candidats plus éduqués et ayant des compétences linguistiques idoines. « Ce sont des destinations à plus long terme nécessitant une préparation plus importante », dit-elle.
Rumeurs d’enrôlement forcé
Depuis le début de l’été, le bruit persistant d’une reprise possible de la mobilisation en Russie a ranimé des flux et des perspectives migratoires qui étaient apparus en 2022 au lendemain du lancement d’une guerre à laquelle des milliers de jeunes Russes ont cherché à ne pas participer.
« Je décrirais la situation actuelle comme une volonté croissante de quitter le pays plutôt que comme un nouvel exode, du moins pour l’instant », dit Anastasia Burakova.
La crainte d’une conscription obligatoire s’ajoute à des inquiétudes face à la dégradation du climat politique en Russie, à la réduction des perspectives professionnelles et éducatives sous une dictature russe qui semble avoir perdu le sens de sa guerre et à la peur d’une fermeture totale de frontière pour les jeunes Russes en âge de combattre.
En juillet dernier, la Russie a atteint un nouveau record de pertes sur le champ de bataille ukrainien, soit près de 43 000 hommes tombés au combat en un mois à peine, rapportait l’Institute for the Study of War. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a déclaré au milieu de l’été que les forces russes avaient enregistré 700 000 morts et 1,6 million de blessés depuis février 2022, des chiffres difficilement vérifiables auprès du Kremlin.
L’armée russe peinerait toutefois à recruter les 30 000 à 35 000 hommes nécessaires chaque mois pour compenser ses lourdes pertes subies au front.
« La Russie a mis en place des convocations électroniques et un registre militaire numérique unique qui n’existait pas en 2022, dit Mme Burakova. Les données peuvent désormais être collectées automatiquement à partir de différentes bases de données gouvernementales. Depuis août dernier, L’Arche et d’autres organisations de défense des droits de la personne ont commencé à recevoir des signalements de personnes empêchées de quitter la Russie en raison de restrictions imposées par ce nouveau système d’enregistrement militaire. »
Le décret de mobilisation signé par Vladimir Poutine le 21 septembre 2022 n’a jamais été formellement abrogé et ne comporte aucune date d’expiration. Cela laisse présager que la reprise de la mobilisation pourrait se faire de manière plus discrète qu’en septembre 2022.
Lundi, l’homme fort du Kremlin a d’ailleurs fait passer par décret à 1,55 million le nombre maximum de militaires autorisé à occuper un poste au sein des forces armées russes, soit une augmentation de 15 500 hommes par rapport à la précédente « dotation en personnel autorisée des forces armées russes ».
En 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine avait entraîné le départ d’un million de personnes, selon les estimations de la Deutsche Welle, la radiotélévision publique allemande. Un chiffre tempéré par Rosstat, le service fédéral russe des statistiques, qui parle plutôt de 668 000 départs enregistrés au cours de cette année. De ce nombre, il est difficile d’établir la part des candidats à une émigration définitive.
Entre 2021 et 2022, les demandes de visas temporaires déposés au Canada par des ressortissants russes ont connu un bond spectaculaire de plus de 132 %, selon les données fédérales. Les demandes d’asile ont également connu une croissance notable, passant de 35 en 2021 à 240 l’année du déclenchement de la guerre en Ukraine.
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