«Remettre les objets à leur place»: du bon usage des objets
Amélie Côté a recensé des avancées remarquables survenues dans la confection des grille-pain ces dernières années. Certains modèles permettent désormais de suivre l’évolution du grillage sans interrompre le cycle, d’autres ont une fonction minuterie pour préciser la routine du déjeuner, d’autres enfin ont des options de pochoir qui permettent de former des dessins variés sur la tartine, sans compter les options bagel, gaufre ou décongélation.
L’ennui, c’est que ces gadgets ne font pas pour autant des grille-pain des objets plus durables. Et qu’ils n’ajoutent, somme toute, rien au plaisir de manger du pain grillé le matin. Amélie Côté a longtemps milité contre l’obsolescence programmée des objets pour l’organisme Équiterre. Aujourd’hui, dans le petit essai Remettre les objets à leur place. Vers une déconsommation choisie, qu’elle signe chez Atelier 10, elle s’intéresse de plus près à la « néophilie », soit à la recherche constante de nouveauté qui marque la société de consommation.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 1928, relève-t-elle, l’économiste Paul Nystrom mentionnait déjà que la mode supplantait l’usure dans la décision de remplacer « des automobiles, des meubles, des ustensiles de cuisine, des pianos, des phonographes, des radios et des baignoires ».
Cette néophilie, encouragée par les entreprises qui veulent vendre des produits, a aussi encouragé, au fil des siècles, « la gêne et le dégoût du réutilisable », souligne-t-elle, citant abondamment la philosophe Jeanne Guien, qui s’est beaucoup penchée sur la question.
À titre d’exemple, elle mentionne l’industrie des serviettes hygiéniques jetables, qui ont commencé à être commercialisées dans les années 1920, notamment parce qu’elles faisaient partie de la gamme de produits fabriqués avec la ouate crêpée de Kimberly-Clark, développée pendant la Première Guerre mondiale. Après la guerre, avec ses stocks inutilisés, l’entreprise a fabriqué des produits à usage unique, destinés à l’hygiène corporelle, comme les serviettes hygiéniques Kotex et les mouchoirs Kleenex. Or, non seulement les serviettes et les tampons hygiéniques étaient considérés comme trop coûteux pour 17 % des personnes menstruées au Canada en 2023, mais une analyse de 14 marques de tampons « hygiéniques », dont certaines dites « biologiques », a conclu à la présence de métaux lourds dans tous les échantillons en 2024, dit-elle.
« Tout ce travail a été fait pour tenter de trouver un usage à cette ouate, qui était en fait un matériel de guerre en surplus. On a finalement créé des besoins, trouvé comment ça pouvait être vendu. De nouvelles habitudes ont été prises. Donc, on a remplacé des objets qu’on possédait déjà et qui coûtaient peu par des objets qui doivent être perpétuellement remplacés et qui coûtent cher finalement », dit-elle en entrevue.
Cette mise en marche de la machine de la consommation a commencé plus tôt, avec la révolution industrielle. « Je dirais que ça remonte à la révolution industrielle du XIXe siècle et l’accélération de la fabrication des produits. On est passés d’ateliers artisanaux à la fabrication à la chaîne », rappelle-t-elle. Durant les années 1950, la promotion de l’American way of life entretient le rêve de posséder davantage pour se sentir davantage reconnu.
6000 publicités par jour
Aujourd’hui, nous sommes exposés à quelque 6000 publicités par jour, selon l’autrice. La surconsommation continue de battre son plein et, note-t-elle, « le gaspillage de temps est maintenant plus grave que celui des matières et des objets ». Dans ce contexte, on préfère acheter des aliments déjà préparés, dont les contenants sont jetés au rebut, plutôt que de prendre le temps d’en cuisiner.
« Acheter plutôt que faire [cuisiner] pour économiser du temps. Économiser du temps parce qu’on travaille trop, tout le temps, partout. Travailler pour augmenter notre pouvoir d’achat. Jeter toujours plus », résume-t-elle dans son livre.
Pendant ce temps, la durabilité des objets que nous possédons est aussi tombée en chute libre. « Les appareils ménagers d’une autre génération duraient plusieurs décennies, c’est ce vers quoi ils devraient tendre ! De 6 à 8, 10, 15, et pourquoi pas 50 ans ? », écrit-elle.
Au Québec, les municipalités, qui assurent la gestion des déchets, sont à l’avant-plan des problèmes de surconsommation, et donc aussi de la recherche de solutions. Elle cite notamment l’exemple de la Ville de Magog, qui a instauré un remboursement à la réparation des appareils et des objets. « Je pense que d’autres municipalités aussi travaillent sur cette question-là », dit-elle.
Renouer avec la nature des objets est un défi immense dans le contexte social actuel. Même Amélie Côté reconnaît avoir milité pendant des années pour le droit à la réparation alors qu’elle n’avait « jamais appris à repriser une chaussette ».
« Je n’avais aucune idée du fonctionnement des objets qui m’entourent, jusqu’au jour où j’ai décidé qu’il était temps que mes bottines suivent mes babines, écrit-elle. Mais le sentiment d’incompétence m’accompagne encore quand je me rends dans un repair café, un événement organisé par des bénévoles, pour apprendre à réparer un appareil que je n’ose pas démonter moi-même, de peur de le briser. »
Se rapprocher des objets, de leur origine et de leur fonctionnement, est l’une des clés pour contrer la surconsommation et, du même souffle, l’exploitation.
« Cette frontière entre la production et la consommation, entre le travail et l’achat, a mené à une forme de désolidarisation », écrit-elle. Si les produits sont fabriqués dans de meilleures conditions, ils coûtent plus cher. Les intérêts des consommateurs contredisent alors ceux des travailleurs à l’autre bout de la chaîne.
Pour pallier notre frénésie néophile, Amélie Côté suggère d’abord de recenser les objets existants. L’essayiste rapporte qu’« alors que la population canadienne représente un maigre 0,5 % de la population de la planète, elle consomme 5 % de l’espace d’entreposage individuel mondial ». Les Nord-Américains achèteraient aussi un jouet sur trois vendu dans le monde.
Cette recension permettrait de valoriser les objets mais aussi, éventuellement, d’en faire le partage.
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