CNN TürkMASTERCHEF'TE ELENEN İSİM: 25 Ekim MasterChef'te kim elendi? MasterChef'e kim veda etti?ESPNChiefs' Walker held to season-low 36 rushing yards in return to SeattlePunchOtti mourns Okonjo-Iweala’s motherESPN DeportesCruz Azul acaricia la Liguilla tras gran triunfo en QuerétaroThe Jerusalem PostJordan arrests three suspects in deadly church attack, state media says한겨레브라질의 선택은 ‘4선’ 룰라…중남미 ‘블루타이드’ 저지InquirerRemulla, Gesmundo push for concrete anti-corruption outcomesVanguardNTEL bets on WakaGo to simplify global connectivity for Nigerian travellersZDF heuteAktuelle Pressemitteilungen des ZDFThe Register'Let's just shove a bigger fan in there and see what happens'RMF24Rusza decydująca faza. Polska chce odroczenia ETS2, jednak o porozumienie będzie trudnoCumhuriyetAnadolu mutfağının vazgeçilmezi: MasterChef testi kebabı tarifi
The Daily Newsstand · Free, Always
Monday, October 26, 2026

Moi, l’Autre et Ismène

Translate

Qu’il nous arrive, en grand fracas ou par la porte du dessous, frontalement ou tout doucement, petit à petit, de l’intérieur ou de l’extérieur de soi, il finit toujours par nous arriver, qu’on le veuille ou non : l’autre — avec grand A.

Il peut parfois surgir de l’intérieur, telle une part de soi, la fameuse « ipséité » de l’identité narrative, selon Paul Ricœur. Comme un personnage, jusque-là inconnu de soi, il nous trouve alors qu’on dormait tranquillement dans notre identité figée qui, elle, glissait sur sa ligne du temps comme si plus jamais rien n’allait la renverser. Un matin, on découvre soudain en nous des morceaux dont on ne se savait pas propriétaires, qu’on aurait peut-être préféré ne pas tenir ainsi dans nos mains surprises, qu’on aurait voulu recacher aussitôt sous le tapis. On se croyait « ainsi » ou alors « comme ça ». On était certains d’avoir fait le tour de nous-mêmes, de savoir qui nous étions, engagés face au miroir comme attachés à un récit qui nous convenait.

J’ai toujours été fascinée (ou inquiétée) par les gens qui disent savoir qui ils sont, qui l’affirment, qui disent tout un ensemble de phrases qui ressemblent à : « Moi, je suis une femme de devoir ou un homme de parole, une personne comme ci ou comme ça. » J’ai même, je l’avoue, une petite tendance à me méfier des phrases qui débutent par un « Je suis », suivi d’une caractéristique donnée, surtout si elle semble figée dans un bloc entier, comme une modalité d’être qui ne pourrait plus être soumise aux changements.

Ça m’inquiète, oui, les gens qui pensent se connaître en toutes circonstances, qui ne doutent pas de ce qui surgirait d’eux-mêmes en situation de crise, de danger, de menace, de grande douleur. J’aime les gens qui doutent, comme dans la chanson, oui. J’aime les gens qui ne savent pas toujours très bien comment dessiner les limites de leur être sur le sol de leur identité. J’ai remarqué que ceux qui doutent le moins sont aussi ces mêmes personnes plus enclines aux luttes de pouvoir, parées de leur rigidité comme d’une armure, une défense et une déclaration de guerre à la fois.

Mais plus que tout, ce sont souvent ces mêmes personnes qui ne voient pas bien l’Autre, dans ses besoins, dans sa limite, dans son mouvement, dans sa brisure, dans la posture qu’il essaie de tenir dans le monde. Devant celui qui est convaincu de lui, l’Autre doit parfois garder sa douleur pour lui-même, ne plus l’exposer, se replier pour ne plus recevoir une leçon, une cassette, un discours mille et une fois remâché, un peu mort de l’intérieur, tant il ne se frotte plus aux exigences du vivant, de la rencontre, surtout.

En voyant la pièce Ismène la semaine dernière au Grand-Espace de Sherbrooke, produit par le Théâtre du Double signe, selon le texte de Carole Fréchette (publié chez Leméac) dans une mise en scène d’Alisa Palmer, c’est ce à quoi j’ai pensé, d’abord.

À combien l’histoire est toujours à réécrire, de tous les points de vue possibles, pour qu’on puisse saisir le monde toujours un peu plus, au travers d’un million d’univers subjectifs différents les uns des autres, certes, mais tous aussi valables les uns que les autres.

J’ai été profondément émue par l’interprétation magistrale d’Amelia Sargisson, qui livre, seule sur scène, le discours-rivière de cette grande oubliée de l’histoire, Ismène, la sœur d’Antigone, d’Étéocle et de Polynice, celle qu’on oublie, celle qu’on accuse de n’avoir voulu qu’une seule et unique chose, de tout son cœur, de toutes ses forces incarnées de femme-humaine : la paix.

Ismène a ébranlé mon discours intérieur sur le courage, cette chose à laquelle je pense presque chaque jour, tandis que j’évolue, comme vous, dans ce monde où il s’agit surtout de faire le plus de bruit possible, de porter haut des discours, mais dans lequel les gestes incarnés les plus essentiels se font parfois à l’ombre des projecteurs, en dehors des récits de pleine lumière, des commentateurs et des chroniqueurs, dont je fais aussi partie, je le sais bien.

Moi qui aime tant le courage de la belle Antigone, qui m’y suis même identifiée dans mes sursauts de grandiosité (heureusement rapidement rabattue par l’humilité imposée par le réel), ces fois où j’avais besoin de m’inspirer d’elle, pour tenir dans des lieux où seule une intuition forte de « ce qui était juste » me servait de plancher, j’ai vu une autre dimension de l’héroïne, en entendant le récit de sa sœur. Comme quoi, on a toujours besoin d’une sœur pour nous apprendre à nous voir dans tout ce que nous sommes. Seule une sœur peut nous connaître à ce point, peut-être, pour nous aimer tout en nous montrant bien que nous ne sommes pas aussi héroïques qu’on pense l’être.

Ismène raconte une autre histoire de courage, celui qui éclaire l’intérieur des humains qui ne cherchent pas à devenir des héros, mais qui œuvrent chaque jour avec les matériaux qu’ils ont dans les mains, réparant le monde une personne à la fois, un bout de terre à la fois, une poignée de terre à la fois, peut-être bien aussi. Ismène nous raconte aussi tout ce qu’on perd, tandis que nous sommes portés par le grand théâtre de la rectitude, aveuglés que nous sommes par notre quête, perdant ainsi de vue cet Autre que nous avons sous les yeux, juste-là, à qui nous pourrions parler, pour échanger pour mieux nous comprendre.

Parce que, qu’on le veuille ou non, il est là, l’Autre. On peut certes le détester, le mépriser, en avoir peur surtout, mais le récit qui le recouvre, celui qui nous fait ne plus le voir comme un interlocuteur valable, celui qui nous fait le figer dans une vision de lui qui lui retire sa capacité de penser, d’échanger, de bouger, ce récit-là mène à ce que nous nous faisions la guerre. Antigone, Polynice et Étéocle, tous morts au nom de la vertu. Ismène, seule survivante de la grande famille royale. L’image frappe fort et pose la question : comment protéger le vivant ?

Et si, ce qu’il fallait protéger, plus que tout, dans ce monde qui fuit, qui se fragilise, qui profite de nos polarisations pour se laisser de plus en plus déposséder de sa beauté, c’était la capacité à incarner nos principes éthiques, dans chacun de nos gestes, encore bien davantage que dans nos discours sur ces gestes.

View the original on Le Devoir →

KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.