« Beaucoup plus que du rubber stamping », se défend la lieutenante-gouverneure

« Je comprends que les autres lieutenants-gouverneurs avant moi ont voulu faire profil bas, mais pour moi, c’est l’inverse », affirme Manon Jeannotte.
La femme de 57 ans à la voix plutôt timide nous accueille dans son bureau protocolaire, à Québec, mis en valeur par les hauts plafonds. Sans chercher à attirer l’attention ni à faire de bruit, elle veut expliquer son rôle de manière plus nette et transparente que ses prédécesseurs ne l’ont fait.
Je reste très discrète, mais je pense que, dans la discrétion, on peut quand même éduquer
, affirme celle qui dit comprendre que sa fonction peut paraître floue ou ambiguë pour bien des gens.

Manon Jeannotte dans son bureau (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Shushan Bacon
C'est dans l’espoir de démocratiser
sa fonction que la lieutenante-gouverneure accepte de parler au micro du balado Le radar politique. Autrement, elle a décliné toutes les demandes d'entrevues depuis que le premier ministre, Paul St-Pierre Plamondon, a annoncé son intention d’abolir la monarchie au Québec. Sans surprise, elle refuse de répondre aux questions à ce sujet, jugeant la situation trop délicate. Mon rôle est complètement neutre
, insiste-t-elle.
Le seul commentaire qu’on peut lui soutirer concerne son absence à la cérémonie d’assermentation des ministres. C’est une première, oui! Mais la Constitution ne prévoit pas nécessairement que je sois sur place
, se contente-t-elle de dire. Elle a sanctionné les nominations en signant les documents à son bureau.

Manon Jeanotte a pu regarder la cérémonie d'assermentation du Conseil des ministres à la télévision, dans son bureau.
Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel
Je sais que les gens vont dire que c’est juste du rubber stamping [estampiller machinalement, NDLR], mais c’est plus que ça. C’est beaucoup plus que ça!
Manon Jeannotte considère qu’une grande partie de son rôle vise à participer à la réconciliation entre l’État et les Premières Nations.
Un atout pour Manon Jeannotte?
Les murs de son bureau sont garnis de photos du Québec et les tables sont recouvertes d’objets, comme dans un musée. Mais Manon Jeannotte veut surtout attirer notre attention sur une pagaie fabriquée à Wendake, sur laquelle apparaissent les armoiries du Québec.
Pour moi, c’est des symboles importants. La réconciliation se fait des deux côtés. C’est se reconnaître mutuellement. On demande aux non-Autochtones de faire un effort, mais nous aussi, comme Autochtones, on a un effort à faire. On est dans le même canot, avec la pagaie, et on rame ensemble!
Manon Jeannotte est membre de la Nation Micmac de Gespeg, en Gaspésie, dont elle a été conseillère, puis cheffe. Elle a cocréé l’École des dirigeants et dirigeantes des Premières Nations – HEC Montréal. J’ai défendu la position de ma communauté aux Nations unies, à Genève et à Paris, auprès de l’UNESCO. J’ai aidé presque 35 entrepreneurs autochtones à partir leur entreprise
, explique-t-elle.
On ne peut pas postuler comme lieutenant-gouverneur. On est choisis, mais je ne sais pas comment. On ne s’attend jamais à ça. Dans mon cas, je me suis dit : ils ont fait une erreur, c’est une joke!
Sa nomination est entérinée par le premier ministre canadien et la gouverneure générale du Canada, sous recommandation de comités totalement neutres
, tient-elle à préciser de nouveau. Neutralité
est un mot qui revient souvent dans l’entrevue, comme pour s’assurer que nous l’avons bien compris.
Selon Karine Millaire, une experte en droit constitutionnel et en droit autochtone, Mme Jeannotte donne une autre dimension à son poste, en dehors de sa fonction protocolaire de sanctionner des lois.
Mme Jeannotte, c’est la première personne autochtone à occuper le poste. Ça a une signification particulière [...] Je pense que la personne qui occupe le poste, ça change beaucoup de choses. On a entendu certains commentateurs parler de ceux qui représentent la monarchie en faisant de grandes dépenses ou des cérémonies très importantes. Ça a existé, oui, mais c’est très très détaché et loin de ce que fait Mme Jeannotte en ce moment.
Même si Mme Millaire n’y fait pas référence directement, rappelons que l’ancienne lieutenante-gouverneure Lise Thibault a reconnu sa culpabilité relative à des accusations de fraude et d’abus de confiance en 2014. Des modifications ont ensuite été apportées pour mieux encadrer la fonction et obliger les gens qui l’occupent à rendre des comptes.
Un pouvoir discrétionnaire, sans veto
En plus de son rôle symbolique de réconciliation, Manon Jeannotte considère que le lieutenant-gouverneur agit comme pare-feu. Bien qu’elle ne révise ou ne juge pas le contenu des lois, elle peut servir de rempart idéologique contre des décisions autoritaires d’un gouvernement.
J’ai un "devoir" de réserve et un "pouvoir" de réserve. Mon "devoir" de réserve, c’est de ne jamais commenter ni de prendre position. Mon "pouvoir" de réserve, c’est advenant un gouvernement qui décide de faire tout ce qu’il veut, à l’encontre des droits et libertés. Je peux prendre la loi en délibéré et la refuser.
Bien que ça ne soit jamais arrivé dans l’histoire moderne du Québec, son équipe souligne que le lieutenant-gouverneur de l’Alberta a exercé ce pouvoir de réserve en 1937. Il avait ainsi empêché l’entrée en vigueur d’un projet de loi obligeant les médias de l’époque à diffuser le message politique du gouvernement et à révéler leurs sources.
Pas de patron officiel
Qui est votre patron? Si ce n’est pas le premier ministre du Québec, est-ce que vous considérez que c’est le premier ministre du Canada, ou le roi?
, lui demande-t-on.

Le roi Charles III a ouvert la 45e législature du Parlement du Canada, en mai dernier, en prononçant le discours du Trône à Ottawa. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / AFP/BLAIR GABLE
Je n’en ai pas!
répond-elle. On n’a pas de patron. On est patron de nous-mêmes. On représente le roi, mais ce n’est pas lui mon patron. Je rends des comptes à l’ensemble de la population québécoise. On fait des rapports annuels et on est transparents, autant sur notre budget que sur ce qu’on fait. Notre rapport est publié sur nos réseaux sociaux.
Son mandat de cinq ans n’est pas renouvelable, mais serait apparemment étirable
, explique-t-elle. Qui juge si vous devez rester plus longtemps? Le premier ministre et la gouverneure générale du Canada?
lui demande-t-on.
Ce que je comprends, c’est que je dois les aviser si je veux finir à cinq ans. Si je veux continuer, ils peuvent me laisser en poste jusqu’à ce que… soit ça change de gouvernement, ou parce qu’ils décident que ça fait assez longtemps.
Même pour elle, cet aspect ne paraît pas clair. Son prédécesseur, Michel Doyon, était resté huit ans en poste.
Son salaire, qui s'établit à environ 147 000 $, est payé par le gouvernement fédéral. Le Québec finance son budget de fonctionnement, de près de 1,3 millions $. Rappelons que Paul St-Pierre Plamondon souhaite utiliser cet argent pour contrer la crise de l’itinérance.
Avec ce budget, Mme Jeannotte nous explique qu’elle fait la tournée du Québec pour visiter les jeunes dans les écoles et participer à des conférences. Elle remet également des centaines de médailles à des bénévoles de l’ombre
. Sans ces bénévoles-là, les municipalités, les hôpitaux et les organismes ne sont pas fonctionnels. La seule médaille qui les récompense et qui leur dit "merci", c’est celle du lieutenant-gouverneur.
Un rôle utile?
Son rôle n’est pas pour autant inutile
, explique le constitutionnaliste Patrick Taillon, qui enseigne le droit à l'Université Laval. Il indique cependant que ces gestes pourraient être posés par quelqu’un d’autre.
On pourrait garder le lieutenant-gouverneur, mais appeler ça autre chose, et il ferait exactement la même affaire. Cette personne-là, au lieu d’être nommée par des comités à Ottawa, serait nommée par les parlementaires à l'unanimité.
Pour véritablement abolir la fonction, un changement constitutionnel est nécessaire, avec l’unanimité des autres provinces. Patrick Taillon ne croit pas que celles-ci s'opposeraient, étant donné l’impact minime que cela pourrait avoir sur leurs affaires courantes. Mais Karine Millaire n’est pas de cet avis.
Il y a des droits quand même importants qui reposent sur un lien avec la couronne britannique pour les peuples autochtones. Rompre ce lien avec le Québec seulement, qu’est-ce que ça voudrait dire? Que le Québec ne se sentirait plus lié par ces obligations-là?
demande-t-elle.
Encore une fois, la lieutenante-gouverneure, Manon Jeannotte, ne veut pas s’insérer dans ce débat. Cependant, elle a l’intention de jouer encore plus la carte de la transparence en demandant d’ouvrir son bureau à tous les visiteurs de l’Assemblée nationale, afin de rapprocher les citoyens des institutions, comme celle qu’elle représente.
À lire aussi :
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.