Mouvement social indépendant ou noyautage politique : qui se cache vraiment derrière Mars Attacks ?

Dans la salle des profs du Centre Scolaire Ma Campagne à Ixelles, la colère commence à monter. Noël n’est pas passé, mais déjà, l’annonce des réformes de l’enseignement annoncées par le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles fait trembler les murs.
À l’initiative d’une poignée de professeurs de l’établissement, le 2 décembre 2025, une page Facebook 'Ma Campagne en Résistance' s’ouvre. En point de mire, le parti Les Engagés et ses élus. L’objectif : "faire monter la pression", "les fragiliser", espérer "quelques abstentions". Des abstentions le 17 décembre lorsque les questions concernant le budget 2026 arriveront sur les bancs du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Mars Attacks a multiplié les actions et mobilisations ces derniers mois. © Belgaimage
Le projet est dessiné. 255 millions d’économies pour toute la FWB. Une réduction des budgets destinés à la gratuité des fournitures scolaires. Même tarif pour les repas scolaires. Limitation du départ anticipé à la retraite pour les enseignants. Mais surtout, accroissement de 10% de la charge de travail des enseignants du secondaire supérieur sans compensation salariale.
Dans une vidéo postée sur les réseaux, les premières craintes déjà. "Je viens de vivre ma troisième rentrée, annonce Zélie, jeune professeur à Ma Campagne. Mais avec les mesures politiques discutées, je vais perdre mon travail."
Le Centre Scolaire Ma Campagne, là où tout a commencé. © RTBF
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"L’avenir de vos enfants mérite mieux que du mépris"
À mesure que les jours passent, la fronde prend de l’épaisseur. Une bâche rouge est déployée à l’entrée de l’école. "L’avenir de vos enfants mérite mieux que du mépris". Le 17 décembre, sans trembler, le budget et les mesures qui l’accompagnent sont votés. Majorité contre opposition.
On doit se faire entendre. On est en mars. On doit attaquer. Mars Attacks !
Dans la salle des profs, une grande gifle vient de tomber. "Ni oubli, ni pardon". "La honte". "Et les prochaines élections, ce sera sans moi", prévient une enseignante.
Puis un silence de plusieurs semaines. Le temps de se remobiliser. Dans une salle de Ma Campagne, toujours, une poignée d’enseignants sont réunis. Ils sont de tous horizons. Tous marqués d’une profonde colère. "Puis l’un de nous a pris la parole, se souvient Susy Paz, professeur à Ma Campagne. On doit être plus visibles. On doit se faire entendre. On est en mars. On doit attaquer. Mars Attacks !"
Comme ce film de Tim Burton, sorti en 1996. Où des extraterrestres débarqués depuis l’espace en soucoupe volante venaient renverser les États-Unis. Comme pour annoncer une déferlante sur le monde politique.
La page Ma Campagne en Résistance devient officiellement celle de Mars Attacks – FWB. Le 20 mars, plusieurs dizaines de professeurs sont rassemblés, cette fois, sous leur nouvelle bannière.
Devant une volée de médias curieux, le collectif se lance. "Nous ne sommes pas des paillassons !", jette Sébastien Demarche, l’un des initiateurs de la mobilisation au Centre Scolaire Ma Campagne. La ligne est stricte. Mars Attacks rejette en bloc les mesures gouvernementales. "Nous ne sommes pas dans une politique de négociation ou de concertation, prévient Pauline Forges, enseignante à l’Institut De Mot-Couvreur à Bruxelles. Nous sommes clairs : tout doit être retiré."
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Rapidement, Mars Attacks devient le visage de la mobilisation enseignante. Les syndicats, à qui ce rôle est traditionnellement destiné, se trouvent dépassés par ce mouvement social spontané. Un mouvement né de la base, hors de tout cadre. "Mais notre volonté n’a jamais été de nous substituer aux syndicats. Nous avons besoin d’eux. Nous sommes complémentaires, précise Sébastien Demarche. Par contre, nous avons sans doute pris place dans un vide qu’ils ont laissé."
Ce besoin des syndicats pour Mars Attacks est réel. N’ayant aucune reconnaissance légale, le mouvement ne dispose d’aucune légitimité pour devenir un interlocuteur après des autorités compétentes. Les syndicats demeurent le seul et unique véhicule de dialogue et de concertation avec le cabinet de Valérie Glatigny.
Plus que cela. Pour mener des actions d’envergure, il est indispensable que ces enseignants soient couverts par un préavis de grève dont la prérogative reste exclusivement celle des syndicats. "Et jusque-là, ils nous ont toujours suivis", confie Sébastien Demarche.
Mais Mars Attacks suit son agenda propre. Indépendamment de toutes structures.
Un mouvement horizontal au front mou
Dans les médias, pas de porte-parole officiel. Dans la communication, des lignes dessinées à gros traits mais surtout une grande liberté laissée à chacun de s’exprimer comme il l’entend, sur les points qu’il entend. Le mouvement horizontal, né de la base, devient insaisissable.
"Mars Attacks, c’est comme un front mou. Vous pouvez lutter contre, mais il se dérobe sous vos pieds dès que vous le touchez. C’est ce qui le rend dangereux auprès des politiques", confie un membre du mouvement. "C’est notre force et nous veillons à ne dépendre de personne pour mener notre lutte", poursuit Sébastien Demarche.
Un mouvement noyauté ?
Pourtant, à mesure que le mouvement prend de l’ampleur, des voix contradictoires, émanant surtout de la majorité MR-Engagés, s’élèvent. Le mouvement serait en réalité une machine mise en place par l’opposition pour déplacer le combat du cénacle à la rue.
Il serait noyauté, surtout par des membres d’Ecolo et du PTB. L’accusation est appuyée par des faits. Deux membres régulièrement présents dans les médias pour dénoncer tout le mal qu’ils pensent de ces réformes sont publiquement étiquetés.
Maud de Ridder, enseignante à l’Institut De Mot-Couvreur, est ancienne échevine de l’Enseignement à Forest et actuelle conseillère communale pour le groupe Ecolo. Pauline Forges, du même Institut, était quant à elle présente sur les listes PTB pour le Parlement de la Région Bruxelles-Capitale en 2014.
Sébastien Demarche, l’un des coordinateurs du mouvement. © RTBF
"Évidemment des membres ont des engagements militants. Mais dire que nous sommes noyautés, c’est totalement faux !, pousse Sébastien Demarche. Aucun parti n’a ses entrées au sein de notre mouvement." Une affirmation répétée à l’envi.
Ne pas être politisé ne veut pas dire que nous ne sommes pas politiques. Nous sommes politiques, par essence.
Mais pour la première fois, pour appuyer cette thèse, le groupe accepte de nous transmettre l’identité des 40 coordinateurs pilotant le mouvement. Après vérification, seuls deux coordinateurs ont, ou ont eu, publiquement des engagements politiques – pour Ecolo et le PTB.
Si Mars Attacks n’est pas noyauté politiquement, est-ce que cela en fait pour autant un mouvement hors d’influence des sphères politiques ? Une question à laquelle Sébastien Demarche répond sans ambages : "Ne pas être politisé ne veut pas dire que nous ne sommes pas politiques. Nous sommes politiques, par essence. Et pour connaître beaucoup de monde au sein de Mars Attacks, je peux vous assurer que toutes les couleurs sont représentées."
Il marque un temps d’arrêt. "Bon, si on veut être tout à fait honnête, il y a un peu moins de bleus. C’est clair. On est sans doute davantage tirés de l’autre côté de l’échiquier politique."
Un euphémisme. Sur les réseaux, les cibles privilégiées se nomment Valérie Glatigny, ministre de l’Enseignement (MR) et Elisabeth Degryse, ministre-présidente de la FWB (Engagé.e.s). Mais plus régulièrement, c’est le parti de cette dernière qui est pointé du doigt. "Parce que ces réformes, venant du MR, cela n’étonne pas grand monde, pose Demarche. Par contre, en salle des profs, beaucoup ont voté pour les Engagés. Ils ont cru en leur projet. C’est vécu comme une véritable trahison."
Un mouvement penchant à gauche, et dont la représentativité est particulièrement importante au niveau des écoles secondaires. Selon la dernière liste que nous avons pu nous procurer, les membres d’une école secondaire sur deux sont aujourd’hui adhérents.
Il reste toutefois de grosses inégalités géographiques. Suite à une analyse menée avec notre cellule décrypte, un tiers de ces écoles secondaires considérées comme adhérentes sont issues de la région bruxelloise. Moins de 20% proviennent du bassin liégeois. Même constat dans le Hainaut. 12% sont namuroises, 10% brabançonnes et 6% luxembourgeoises.
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Un différentiel qui oblige Mars Attacks à se décentrer en ce début d’année scolaire pour tenter de mobiliser plus largement. Absent ces dernières semaines de la scène médiatique, le risque d’essoufflement est réel.
Le mouvement jusque-là très bruxellocentré a d’abord organisé son université d’été à Namur. Il a ensuite tenu son assemblée générale à Liège. "Nous avons besoin de sentir dans Mars Attacks vos impulsions. On a besoin de sentir votre énergie", s’adresse Sébastien Demarche le regard pointé vers des militants liégeois.
Parce qu’à Liège, un mouvement moins identifiable encore est sur les rails. Sans bannière, sans couleur, sans voix, une vingtaine d’écoles ont déjà connu un jour de grève. Une semaine à peine après la rentrée scolaire.
Les actions enseignantes, indépendantes, sont déjà en cours dans le bassin liégeois. © RTBF
Mars Attacks, adepte des actions symboliques, se penche donc plus ardemment sur le cas liégeois. "Ces derniers mois, on remarque qu’on n’a pas encore trouvé de moyens de contestation meilleurs que la grève et la manifestation", reconnaît Sébastien Demarche.
Faut-il donc s’attendre à un alignement de Mars Attacks sur le front liégeois ? Impossible à dire à ce stade. Il n’en reste pas moins qu’il faudra pour perdurer que Mars Attacks réinvente sa manière de contester sous peine de s’évaporer aussi vite qu’il est arrivé.
"Je ne pense pas que nous allons disparaître. Il reste une colère importante, remet l’initiateur du groupement. Mais cela passera peut-être davantage par une convergence des luttes. Mars Attacks n’avait aucune vocation à perdurer plus de quelques mois. Mais on sent que le besoin de se mobiliser est toujours bien présent."
Reste à voir si le mouvement conservera cette fonction de détonateur de la révolte. Si cela ne devait pas être le cas, les syndicats, mais aussi d’autres mouvements de profs plus indépendants, plus durs aussi, pourraient prendre la relève.
Mars Attacks se verrait alors subir la même destinée que celle réservée par Tim Burton à ses Martiens. La tête désintégrée dans leur bocal, sous la légèreté de ces quelques notes country d’Indian Love call.
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