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Saturday, November 7, 2026

J’ai passé des semaines avec le Chromebook offert aux lycéens : ce n’est pas la machine qui me gêne, c’est Google

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Après plusieurs semaines avec l’Asus Chromebook CM14, le modèle offert aux lycéens d’Île-de-France et des Pays de la Loire, le constat est plutôt positif sur le plan matériel. En revanche, ChromeOS et l’ombre de Google qui plane désormais sur les lycées posent question.

J’ai passé plusieurs semaines avec l’Asus Chromebook CM14 (CM1406), déclinaison commerciale de l’ordinateur portable proposé aux élèves d’Île-de-France et des Pays de la Loire entrant en classe de seconde. Une machine plutôt convaincante sur le plan matériel et qui représente un bon outil pour un lycéen qui le reçoit gratuitement. Il y a toutefois un élément beaucoup plus discutable : ChromeOS.

En offrant cette machine à des dizaines de milliers d’élèves, les Régions ne choisissent pas seulement un ordinateur, elles choisissent un écosystème, celui de Google.

Un ordinateur qui pense d’abord en ligne

ChromeOS ne fonctionne pas comme Windows, macOS ou Linux. Tout s’articule autour du navigateur Chrome, complété par le Google Play Store et ses applications Android. Pendant mon test, j’ai vite compris que la machine donnait le meilleur d’elle-même connectée. La Région Île-de-France ne s’en cache d’ailleurs pas. Dans la foire aux questions qu’elle a rédigée pour les enseignants et les élèves, consultable sur le site du lycée Louis-Bascan de Rambouillet, elle écrit noir sur blanc que « le mode de fonctionnement d’un Chromebook requiert un accès à internet » et que « hors connexion, l’usage de l’appareil est très limité », seule une application de prise de notes restant accessible. L’utilisation « se fera exclusivement en ligne », précise encore le document, et aucun logiciel ne peut être installé. Pour les logiciels de filière ou un système d’exploitation libre, il faudra passer par Class’Connect, un service à distance de la Région.

Le matériel lui-même suit cette logique en proposant 128 Go de stockage, soudés et sans lecteur microSD. Une configuration qui n’est pas pensée pour accueillir trois ans de cours, mais pour servir de passerelle vers le cloud. Quant à la version vendue dans le commerce, elle va plus loin en offrant 12 mois de Google AI Pro, avec 5 To de stockage en ligne. En substance, le message est assez clair et vos fichiers ont vocation à vivre ailleurs que sur la machine.

L’actualité donne d’ailleurs à cette question un relief particulier. Le 3 novembre, au lendemain d’une plainte déposée aux États-Unis par les parents d’une collégienne de 13 ans contre Gemini, Google a annoncé qu’il désactiverait par défaut son IA et son moteur de recherche sur les comptes élèves du monde entier, tant qu’un administrateur ne les aurait pas activés. Une école qui refuse toute IA devra aussi renoncer à la recherche Google. Une décision prise à Mountain View, qui rappelle qu’à l’école aussi, c’est Google qui fixe les règles du jeu.

Un compte Google comme porte d’entrée

Au lycée, les élèves franciliens se connectent avec leurs identifiants de l’ENT monLycée.net, et les applications Google Workspace ne sont pas accessibles, comme je l’expliquais en juillet. La justification avancée par la Région dans sa FAQ est révélatrice : elle invoque « des raisons de souveraineté numérique », les directives de sécurité du ministère de l’Éducation nationale et « la complexité des analyses d’impacts » sur la protection des données. La Région reconnaît donc elle-même le problème posé par les services de Google, tout en confiant le système d’exploitation à la même entreprise.

Ce choix a d’ailleurs des conséquences très concrètes : le contrôle parental ne peut pas être activé sur ces machines, car il « est dépendant de l’accès à Google Workspace », explique la FAQ. Et la parenthèse ne dure qu’un temps. À la fin de leur scolarité, les élèves deviennent propriétaires de leur Chromebook, dont l’enrôlement est désactivé pour leur permettre de l’« utiliser librement ». Or, en dehors du mode invité, on ne se sert pas d’un Chromebook sans compte Google. L’École aura donc habitué toute une génération à un environnement qui, une fois le lycée terminé, la renverra naturellement vers Gmail, Google Drive et les abonnements de stockage de Google.

Google décide aussi de la date de fin

C’est l’autre point qui m’a le plus frappé. Sur mon exemplaire, Google affichait des mises à jour logicielles et de sécurité jusqu’en juin 2036. Quelques semaines après la rentrée, l’entreprise a pourtant fixé la fin du support de ChromeOS à la mi-2034, avec une bascule vers Googlebook OS promise à « beaucoup de nos Chromebook les plus récents », selon 9to5Google. La liste des modèles éligibles n’est toujours pas publiée. Sur ce point, la réponse de la Région Île-de-France dans sa FAQ en dit long. L’arrêt de ChromeOS « n’est pas envisagé avant le milieu des années 2030 », et « Google communiquera en temps voulu sur la compatibilité des matériels actuels et futurs de la marque », écrit-elle, avant de qualifier ces évolutions d’« avancée normale et non bloquante ».

Autrement dit, l’avenir logiciel de ces dizaines de milliers de machines payées avec de l’argent public dépend d’un calendrier que seul Google maîtrise. La Région Pays de la Loire avait pourtant mis en avant la durée de vie de ces Chromebook pour justifier son choix. Nous ne sommes certes qu’en 2026, mais le fait de rester tributaire d’une entreprise américaine pose question.

Des données en Europe, un système américain

Côté données, les Régions ont pris des précautions. En Île-de-France, les documents des élèves sont stockés dans le « Drive souverain de la Région », selon sa FAQ, et les Pays de la Loire assurent que les données resteront hébergées en Europe. Si ce choix s’avère rassurant pour les fichiers, il ne règle pas tout. Les machines sont « exclusivement administrées par la Région », mais Google reste une entreprise américaine soumise au Cloud Act et au FISA. Ces lois peuvent contraindre les fournisseurs américains à transmettre des données aux autorités, y compris lorsqu’elles sont hébergées hors des États-Unis. Microsoft l’a lui-même reconnu devant le Sénat en juin 2025, et Google est soumis aux mêmes lois.

Le précédent danois montre aussi que le problème ne se limite pas aux documents. En janvier 2024, l’autorité de protection des données du pays a conclu qu’aucune base légale ne permettait de transmettre à Google les données des élèves pour maintenir, améliorer ou faire évoluer ChromeOS et Chrome. Ce sont bien le système d’exploitation et le navigateur qui étaient visés. Se passer de Google Workspace, comme l’a fait l’Île-de-France, ne répond donc qu’à une partie de la question.

Un choix à contre-courant du discours officiel

Surtout, ce choix tranche avec le discours public sur la souveraineté numérique. La doctrine « Cloud au centre » de l’État impose un hébergeur labellisé SecNumCloud pour les données sensibles. Par ailleurs, une circulaire de février 2025 demandait aux rectorats de mettre fin à l’usage de Microsoft 365 et de Google Workspace. En juin, c’était au tour de la Commission européenne de présenter une stratégie appuyée sur l’open source pour réduire la dépendance aux fournisseurs non européens.

Je ne prétends évidemment pas que les anciens PC sous Windows étaient plus souverains. Microsoft est lui aussi américain, et le renouvellement du contrat-cadre de l’Éducation nationale avec l’éditeur avait déjà déclenché une polémique en mars 2025. Cela n’a pas empêché le ministère de le prolonger jusqu’en 2029 cette année.

Néanmoins, la dépendance change d’échelle avec ChromeOS. Le système, le navigateur, le compte, le stockage en ligne et la durée de vie de la machine dépendent d’un seul et même acteur.

Au fond, le Chromebook des lycéens est un bon ordinateur au service d’un modèle qui ne l’est pas forcément pour la puissance publique. Il présente des qualités indéniables de simplicité d’utilisation, d’endurance et se révèle peu cher à administrer, et c’est sans doute ce qui a séduit les Régions. Toutefois, en le confiant à des lycéens pendant trois ans, puis pour la suite de leurs études, elles font de Google le premier environnement informatique de toute une génération, au moment précis où la France et l’Europe multiplient les discours sur leur indépendance numérique.

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