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Wednesday, September 16, 2026

Écomutisme, ou le principe de la saucisse Hygrade

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Il y a quelques années, les rapports annuels débordaient d’engagements climatiques. Aujourd’hui, plusieurs entreprises ont discrètement retiré ces pages de leur site. Des manufacturiers de produits financiers ont cessé de lancer des fonds intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), quand ils ne les ont pas simplement abandonnés.

La politisation américaine de l’acronyme a transformé un outil d’analyse de risque en marqueur idéologique. Les gestionnaires ont retiré le mot de leurs documents avant même que leurs clients ne le leur demandent. Les flux ont suivi. Les fonds durables américains ont enregistré quatorze trimestres consécutifs de sorties nettes.

L’Association pour l’investissement responsable mesure tous les deux ans le taux d’adoption de ces pratiques chez les conseillers canadiens. Il est passé de 73 % en 2023 à 64 % en 2025. Ceux qui intègrent déjà ces critères continuent de le faire, mais la relève ne suit plus. Le même rapport observe un écart de service persistant, les clients étant plus susceptibles que leurs conseillers d’aborder le sujet.

Du côté des épargnants, la demande n’a pas bougé. Deux tiers des investisseurs canadiens se disaient intéressés en 2025, proportion inchangée en 2026, et 71 % avouent ne rien connaître ou presque du sujet. Dans l’édition 2025 de la même enquête, 76 % souhaitaient que leur conseiller soit tenu de les interroger sur leurs préférences.

Voilà la boucle de la saucisse Hygrade, tournant à l’envers. Le conseiller n’aborde pas le sujet parce que le client ne le demande pas, et le client ne le demande pas parce qu’on ne lui en a jamais parlé.

Une des explications tient peut-être au fait que les gens de la finance sortent tous du même moule intellectuel. Les manuels sur lesquels ils ont été formés reposent sur l’école de Chicago, ce courant économique consacré dans les années 1970, dont les deux piliers sont la primauté de l’actionnaire et l’efficience des marchés. On y apprend à modéliser un risque, pas à interroger une valeur. Personne, ou presque, n’arrive dans ce métier par la sociologie, l’anthropologie ou l’éthique.

Ce qui n’a jamais été enseigné, il faut ensuite l’apprendre seul, et les manufacturiers de produits demeurent souvent la principale source de formation des conseillers en cette matière. C’est mieux que rien, mais on commence alors par le produit au lieu de commencer par le champ d’expertise lui-même. Demander à un conseiller de parler d’investissement responsable, c’est lui demander de maîtriser plusieurs disciplines en plus de la sienne. Le E (environnement) relève de la science et du droit, le S (société) de la sociologie et des relations de travail, le G (gouvernance) appartient à la finance, l’éthique et la déontologie.

Le défi est de taille, car le conseiller doit déjà suivre la fiscalité, la conformité, les produits, les marchés, etc. Ajouter un champ entier, avec son vocabulaire, ses normes de divulgation et ses cadres réglementaires qui changent d’une année à l’autre, ressemble moins à une occasion qu’à une montagne. On comprend que plusieurs préfèrent attendre la question. Le problème, c’est que le client ne la pose pas davantage. Ce n’est pas par définition de l’écomutisme, mais un nouveau genre de mutisme.

La question qu’on me pose toujours reste celle du rendement : est-ce qu’on laisse de l’argent sur la table à vouloir investir en accord avec ses valeurs ? La vraie question est de savoir si son gestionnaire tient compte du fait qu’une entreprise peut perdre le tiers de sa valeur à cause d’une controverse environnementale, d’un conflit de travail ou d’un conseil d’administration complaisant. Cela s’appelle de la gestion de risque, et aucune tendance ou mode ne rend l’exercice moins pertinent.

La méta-analyse la plus complète sur le sujet, menée par le Center for Sustainable Business de la Stern School of Business de l’Université de New York sur plus de mille études, conclut que l’intégration des facteurs ESG dans l’analyse donne de meilleurs résultats que leur exclusion pure et simple, et que l’essentiel du bénéfice se manifeste en protection à la baisse, sur des horizons longs.

Le marché, lui, semble l’avoir compris contre vents et marées. Au deuxième trimestre de 2026, les fonds durables américains ont enregistré leurs premières entrées nettes depuis 2022, portant leurs actifs à 398 milliards de dollars américains. La demande se concentre sur les infrastructures électriques et la transition énergétique, deux thèmes que plus personne ne prend la peine d’étiqueter. Le capital est revenu là où il voyait un rendement. Il a simplement cessé d’annoncer qu’il était vertueux.

Des choses bougent, pourtant. Certaines institutions ont mis sur pied leurs propres programmes, l’Association pour l’investissement responsable offre de la formation et près de la moitié des conseillers sondés appuient l’ajout de questions sur le sujet au formulaire de connaissance du client. En Europe, la question y est obligatoire depuis 2022. On peut s’attendre que le régulateur en décide autant ici.

Il existe une façon simple de sortir de l’écomutisme et elle ne demande aucune loi. Elle tient en une question, posée une fois à chaque client, avant même que celui-ci ne soupçonne qu’il a un avis sur le sujet. Y a-t-il des industries ou des entreprises que vous ne voudriez jamais voir apparaître sur votre relevé, pour quelque raison que ce soit ? La réponse est parfois surprenante. Sans parler de produit ni étiqueter quoi que ce soit, elle rouvre une conversation qui revient, au fond, à mieux connaître son client.

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