Les critiques d’Hugues Dayez avec "The Social Reckoning", réquisitoire glaçant contre Facebook

C’est un titre difficile à traduire : "reckoning", c’est le moment où il faut rendre des comptes. Le film met en scène deux personnages pivots. D’une part une certaine Frances Haugen, ingénieure diplômée de Harvard, engagée chez Facebook en 2019 dans le département "Intégrité" qui lutte contre la désinformation dans les messages véhiculés par le réseau social. Et d’autre part, Jeff Horwitz, un journaliste du Wall Street Journal qui débarque sur la Côte ouest pour s’intéresser de près à l’entreprise dirigée d’une main de fer par Mark Zuckerberg.

Au départ, Frances Haugen est une employée entièrement dévouée à Facebook. Mais lorsque l’entreprise décide purement et simplement de fermer le département "Intégrité" dont elle faisait partie, elle s’inquiète : au nom de la sacro-sainte "liberté d’expression", la société Facebook doit-elle vraiment renoncer à supprimer les messages haineux et les fake news de groupuscules extrémistes ?
C’est là qu’entre en scène Jeff Horwitz. Il avoue d’emblée à ses confrères qu’il n’est pas du tout spécialiste dans le domaine du high tech, il se définit d’abord comme journaliste d’investigation. Et c’est toute l’intelligence du scénariste et réalisateur Aaron Sorkin : en précisant dès le début qu’Horwitz est un néophyte, il lui fait poser des questions de candide quand il va entrer en contact avec Frances Haugen. Donc Sorkin fait en sorte de ne pas perdre le spectateur en cours de route avec un sabir informatique qui deviendrait rapidement indigeste. Le réalisateur s’intéresse avant tout à l’aspect humain de cette enquête : les hésitations de la jeune femme, qui a envie d’être une lanceuse d’alerte mais qui sait qu’elle risque de perdre son travail et de ne jamais en retrouver dans la Silicon Valley, face à l’insistance du journaliste qui ne peut rien publier comme article sur les déviances de Facebook sans avoir en sa possession des preuves, des documents authentiques. Documents que rechigne évidemment à lui donner Frances Haugen…
"The Social Reckoning" s’inscrit dans la grande tradition du cinéma politique américain ; il pourrait figurer à côté des "Hommes du président" avec Robert Redford et Dustin Hoffman sur le scandale du Watergate, et plus récemment, de "Pentagon Papers" de Spielberg.

Le portrait qu’Aaron Sorkin fait de Mark Zuckerberg (incarné par Jeremy Strong) en technocrate froid et solitaire prêt à tout pour sauver le nombre d’abonnés de Facebook est implacable. Et quand le film montre la responsabilité de Facebook dans la montée de l’extrême droite et l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans de Donald Trump, le film achève de nous donner froid dans le dos. Pointons que Jeremy Allen White, révélé par la série "The bear", et Mikey Madison, lauréate de l’Oscar pour "Anora" trouvent ici des rôles qui resteront marquants dans leur carrière grâce à ce film terriblement interpellant.
© Kristina Bumphrey/Variety via Getty Images
Ni vue ni connue

Levons le suspense : qui est ni vue ni connue dans ce film ? Réponse : Isabelle Huppert ! Oui, Isabelle Huppert incarne Corinne Maclou, une actrice d’un certain âge qui n’a jamais percé, et qui passe sa vie sur les plateaux de cinéma à grossir les rangs des figurants et des figurantes, sans oublier de chaque fois laisser son CV dans l’espoir qu’un réalisateur la remarque enfin, et lui donne LE rôle qui lui permettrait de percer dans le métier… Sur un tournage, Corinne parvient à sympathiser avec Sandrine Kiberlain ; mais Sandrine va-t-elle vraiment faire la courte-échelle à cette figurante pour lui faire une place dans le monde magique du cinéma français ?
Il fallait pas mal de culot au réalisateur Marc Fitoussi pour oser proposer à Isabelle Huppert un rôle d’obscure figurante, et à Sandrine Kiberlain de jouer Sandrine Kiberlain mais dans une version diva capricieuse… Mais Fitoussi avait déjà dirigé les deux actrices dans deux épisodes savoureux de la série "Dix pour cent ", où elles s’amusaient à jouer avec leur image. Le résultat, c’est une comédie douce-amère assez subtile, qui pose en filigrane des questions assez profondes : qu’est-ce qui fait qu’une actrice devient une star ? Quel est le secret de la popularité ?
Si tu penses bien

Gil (Monia Chokri), assistante caméra, tombe amoureuse de Jacques (Niels Schneider). Tout va très vite : elle tombe enceinte, ils rencontrent un rabbin à Dubaï, ils se marient selon les rites de la religion juive. Jacques, qui gagne très bien sa vie (on ne sait pas trop comment, on ne le voit jamais dans sa sphère professionnelle), installe Gil dans une somptueuse maison en banlieue parisienne. Insidieusement, il l’isole de sa famille, et quand Gil veut reprendre le travail sur un tournage, Jacques se montre de plus en plus jaloux et possessif, et parvient à culpabiliser sa femme de ne pas assez s’occuper de leur fille…
Les récits d’emprise et de masculinité toxique se multiplient au cinéma – on se souvient évidemment de "L’amour et les forêts", l’adaptation du roman d’Eric Reinhardt avec Virginie Efira et Melvil Poupaud.
Dans "Si tu penses bien", Géraldine Nakache décrit à peu près le même processus d’enfermement, accentué par le contexte de la religion juive. Le jeu de Monia Chokri est d’une grande justesse, il domine le film – qui, quoique parfaitement respectable, ressemble à une variation sur un thème connu.
Fausse note

Paris, 1990. Alexandre Miller (Benoît Poelvoorde), chef d’orchestre de réputation mondiale, donne son concert d’adieu à l’Opéra-Comique, avant de s’envoler bientôt pour un poste prestigieux en Allemagne. Mais à l’issue du concert, surgit dans sa loge un admirateur de longue date, Nathan Dinkel (Kad Merad), qui s’incruste et l’inonde de compliments. Mais derrière l’onctuosité du fan, se cache des intentions plus troubles : Dinkel entend bien extorquer à Miller des aveux sur sa conduite passée, nettement moins lisse qu’il ne veut bien le reconnaître.
Curieux casting pour ce duo/duel imaginé par Alexandre Arcady : Benoît Poelvoorde peine à incarner ce chef, imbuvable de prétention et d’arrogance. Quant à Kad Merad – qui sort d’un autre drame tout aussi académique, "Les héros du Louvre" d’Elie Chouraqui -, il semble endosser tous ses rôles en pilotage automatique, restant toujours à la surface des choses.
Mais le plus embarrassant, dans ce scénario original d’Arcady, c’est qu’il évoque furieusement un autre face-à-face, à savoir la pièce de théâtre "A tort et à raisons" de Ronald Harwood (créée en France par Michel Bouquet et Claude Brasseur), où le chef d’orchestre de la Philharmonie de Berlin Wilhelm Furtwangler était mis sur la sellette pour son comportement pendant la guerre… Furtwängler a réellement existé, tandis qu’Alexandre Miller est un personnage fictif. Mais la thématique est identique, et au jeu des comparaisons, entre "Fausse note" et "A tort et à raisons", c’est Arcady qui perd le match.
Primetime

Entre 2004 et 2007, l’émission télévisée "To catch a predator" sur NBC entendait piéger en direct des pédophiles. Ceux-ci, repérés par une équipe de "vigilants" réunie sous la bannière "Perverted-Justice", étaient amenés dans un appartement truffé de caméras cachées. Là, au moment de rencontrer leur "proie", ils étaient pris en flagrant délit par un journaliste présentateur de l’émission, Chris Hansen, qui déboulait dans le salon sans crier gare. Dan Plum, un jeune acteur qui accepte d’endosser le rôle de la proie, est pris dans cet engrenage télévisuel qui va bientôt le dépasser…
Le film du cinéaste Lance Oppenheim, réalisateur issu du documentaire, dénonce dans son film le comportement des pédophiles, mais aussi et surtout les méthodes voyeuristes et sensationnalistes d’une certaine "télé-poubelle".
Le long-métrage, filmé délibérément avec une image de qualité médiocre (histoire de restituer l’idée des caméras de surveillance), arrive assez rapidement au bout de sa démonstration et a tendance à tourner en rond. Robert Pattinson, qui semble aimer endosser les rôles antipathiques – cf. Antinoos dans "L’Odyssée" de Nolan – incarne Chris Hansen, personnage ambigu à souhait.
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