Une nouvelle relation Québec-Ottawa se dessine
Paul St-Pierre Plamondon n’était pas encore élu qu’il avait déjà tracé ses lignes rouges face à Mark Carney. Rapatriement des pouvoirs en immigration, abolition de la monarchie : le chef péquiste a rapidement ciblé plusieurs fronts sur lesquels il entend tenir tête à son homologue fédéral. Le rapport de force s’annonce toutefois délicat pour le nouveau premier ministre québécois, son rival jouissant d’un capital de sympathie nettement plus important dans la province.
« C’est vraiment une arme à double tranchant, parce que Mark Carney est le politicien le plus populaire aux yeux des Québécois en ce moment », rappelle Félix Mathieu, professeur au Département de droit de l’Université du Québec en Outaouais.
Aux élections fédérales de 2025, le Parti libéral du Canada (PLC) avait récolté 42,6 % des voix au Québec, remportant 44 des 78 sièges de la province. Cette popularité ne s’est pas démentie depuis. Cet été, le premier ministre canadien recueillait 48 % des intentions de vote dans la province, et ce, malgré l’échec des négociations commerciales avec Washington.
Cette popularité record risque fort bien de complexifier la gestion de la crise tarifaire avec les États-Unis pour le nouveau premier ministre québécois. Durant la campagne électorale, le chef du Parti québécois (PQ) avait qualifié de « très dommageable » pour les entreprises et les citoyens du Québec la réplique « dollar pour dollar » d’Ottawa aux tarifs américains.
PSPP entend notamment réclamer à Ottawa qu’il redistribue au Québec les sommes recueillies grâce aux contre-tarifs en fonction de la part des sacrifices consentis par les entreprises québécoises. Il n’a par ailleurs pas exclu que le Québec se retire du Conseil de la fédération, une idée déjà avancée par Pauline Marois.
Or, le nouveau gouvernement québécois n’a pas nécessairement intérêt à lancer les hostilités à un moment où la population est « très satisfaite de la façon dont le gouvernement Carney gère la crise tarifaire », souligne Charles Breton, directeur exécutif du Centre d’excellence sur la fédération canadienne.
« Présentement, si une élection fédérale avait lieu, plus de 45 % des Québécois voteraient pour M. Carney. Il est au sommet de sa popularité, ce qui pèse dans le rapport de force », explique-t-il.
Le levier de la loi 21
Si le rapport de force entre PSPP et Mark Carney reste à définir, il risque de se préciser dès cet automne avec la décision imminente de la Cour suprême du Canada sur la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21). Le jugement peut tomber à tout moment.
Une décision restreignant le recours à la disposition de dérogation risquerait de provoquer un « ressac » de l’opinion publique contre le gouvernement Carney, prévient Louis Massicotte, professeur retraité de science politique à l’Université Laval. Cela fournirait au chef péquiste des arguments pour faire avancer l’option indépendantiste tout en lui donnant, par ricochet, un levier politique face à Ottawa.
Une intervention de la Cour suprême serait probablement le meilleur atout pour le PQ, confirme le politologue Félix Mathieu. « Il existe cette fameuse doctrine selon laquelle, lorsqu’un gouvernement péquiste est au pouvoir à Québec et qu’il y a une menace référendaire, c’est là qu’on peut faire de vrais gains. »
« Mais, à l’inverse, si [la Cour suprême] n’intervient pas, ce sera plus délicat pour le Parti québécois de soutenir que le fédéralisme canadien ne fonctionne pas, puisqu’on ne viendra pas limiter l’autonomie de l’Assemblée nationale », avance-t-il.
Immigration, monarchie, TGV
Les sujets de friction ne manqueront pas entre les deux dirigeants, à commencer par l’immigration. Le premier ministre Mark Carney a récemment laissé entendre qu’il compte rehausser les seuils, estimant que le fédéral a désormais « repris le contrôle » du système d’immigration.
« Ça risque d’être l’un des chevaux de bataille principaux, parce que l’horizon d’une réduction importante du taux d’immigration que le Québec recevrait sous un gouvernement péquiste va absolument à l’encontre des tendances esquissées par le gouvernement fédéral », souligne Félix Mathieu.
Le PQ s’est engagé à réduire de moitié le nombre d’immigrants temporaires et à abaisser le seuil annuel d’immigration permanente à 35 000 personnes. Le chef a d’ailleurs promis de « reprendre le contrôle » du dossier dans les 100 premiers jours de son mandat.
Reste également à voir comment Paul St-Pierre Plamondon s’y prendra pour abolir la monarchie au Québec. Il entend faire adopter, dans les 100 premiers jours de son mandat, un projet de loi supprimant le poste de lieutenant-gouverneur — un parcours semé d’embûches juridiques, selon de nombreux experts.
En plus de requérir l’aval de l’ensemble des provinces, la démarche nécessiterait l’accord unanime du Parlement fédéral. Une condition complexe sous le gouvernement Carney, le premier ministre étant très attaché à la Couronne, lui qui a invité le roi Charles III à prononcer le discours du Trône à Ottawa l’an dernier.
Enfin, le chef du PQ a souvent répété son intention de retirer le Québec du projet fédéral de train à grande vitesse (TGV) Alto devant relier Québec et Toronto. Un autre terrain glissant, dans le contexte où 65 % des Québécois se disent favorables au projet, selon un sondage Pallas publié cet été.
En attendant le verdict sur la loi 21, la tentation d’un affrontement tous azimuts comporte d’importants risques pour le nouveau premier ministre, conclut le professeur retraité Louis Massicotte. « Voilà que PSPP laisse présager un affrontement à propos de la monarchie et du TGV, deux enjeux d’inégale importance, observe-t-il. Mais Carney demeure plus populaire au Québec que lui. Pour le moment, une stratégie de confrontation systématique avec Ottawa n’est pas nécessairement une formule gagnante. »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.