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Thursday, October 29, 2026

Le «général» contre l’algorithme

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Un vent de droite souffle sur l’Amérique du Sud depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Et ce n’est pas là qu’une question de zeitgeist. Dans plusieurs pays, Washington donne son appui explicite à l’un des candidats.

Ça a été le cas pour le Colombien Abelardo de la Espriella, qui possède aussi la citoyenneté américaine. Les républicains se sont mobilisés pour convaincre les Colombiens de droite vivant aux États-Unis de voter, et des élus trumpistes se sont rendus en Colombie pour participer à des rassemblements en amont des élections.

Dans quelle mesure les Américains ont-ils commis de l’ingérence électorale, sous une forme ou sous une autre, en plus des tentatives d’influence que l’on connaît déjà ? Il faudrait plus d’accès à l’information pour en avoir le cœur net, mais disons qu’une grande partie de l’histoire moderne, depuis la doctrine Monroe, justifie de fortes suspicions.

Le peuple brésilien connaît très bien cette longue histoire. C’est pourquoi, quand l’équipe de campagne du président Lula a remarqué que les plateformes de Meta (Facebook, Instagram) ne faisaient pas autant de place à son contenu qu’à celui de leur adversaire d’extrême droite Flávio Bolsonaro, on a tout de suite cru à une ingérence américaine dans la présidentielle brésilienne.

Meta s’est défendue de gérer ses plateformes de manière partiale, et a parlé de mauvaise compréhension et de soucis techniques temporaires pour justifier les iniquités en matière de visibilité remarquées par l’équipe de campagne de Lula. Est-ce que les explications de Mark Zuckerberg valent mieux que celles d’Elon Musk, qui avait d’abord nié avoir limité l’accès de l’Ukraine à Starlink avant d’admettre les faits ? À suivre.

Quoi qu’il en soit, on touche là à des thèmes délicats : les plateformes numériques contrôlées par des milliardaires américains, la longue histoire d’ingérence des États-Unis dans les élections d’Amérique latine, la souveraineté populaire, l’économie de l’attention… Si bien que l’algorithme de Meta est devenu pour la gauche brésilienne un adversaire à combattre, en plus de Bolsonaro. Et bien sûr, en politique, peu de choses sont aussi rassembleuses et mobilisatrices qu’un adversaire commun.

À l’issue du premier tour de la présidentielle, le 4 octobre, Bolsonaro avait obtenu 47 % des voix, contre 45 % pour Lula. C’est alors que le député fédéral de Minas Gerais, André Janones, a créé un canal WhatsApp intitulé « L’armée de Lula ». Son objectif : remporter la bataille à la fois contre l’extrême droite et contre l’algorithme. Pour y arriver, Janones, désormais connu comme le « général » de « l’armée de Lula », s’est mis à distribuer des « missions » dans le canal, qui a aujourd’hui 10,5 millions de membres.

Une « mission » peut être d’aller aimer et commenter un contenu partagé dans le canal. Ça peut être d’aller recruter trois autres personnes pour le canal ou de participer à une action coordonnée. Une manifestation de casseroles, comme on les a connues au Québec en 2012, s’est ainsi déroulée durant l’un des discours de Bolsonaro. Les missions peuvent aussi inclure des consignes à diffuser sur quoi ne pas faire. Selon le « général », il ne fallait surtout pas interagir avec les contenus de l’extrême droite, même pour signifier un désaccord.

Son calcul : toute interaction avec un contenu sur les médias sociaux est lue par l’algorithme comme un signal que ce contenu suscite de l’intérêt.

Il ne s’agit pas d’aller « bloquer » un compte ou un contenu que l’on n’aime pas, mais vraiment de l’ignorer, ce qui aide à ce qu’il soit perçu par la machine comme inintéressant. Si on tient à répliquer à un contenu de l’adversaire, alors on partage une capture d’écran, jamais un lien direct. Si les algorithmes se nourrissent de notre indignation, il peut y avoir une valeur politique à se coordonner pour les affamer. C’est du moins l’hypothèse que le « général » de Lula est allé tester.

Les mobilisations étudiantes en appui à la gauche, dans les jours précédant le deuxième tour du 25 octobre, ont aussi aidé à faire sortir la campagne de Lula d’une ambiance d’inertie. Certaines annonces politiques durant la dernière partie de la campagne ont permis de mobiliser le vote des classes populaires. Mais c’est le canal WhatsApp du « général » qui suscite la curiosité des grands médias internationaux maintenant que Lula a renversé la tendance et a arraché une victoire certes courte, mais inespérée, à son adversaire appuyé par Washington — alors que tout le continent semble inéluctablement sombrer dans le trumpisme.

En France, vu le climat d’ébullition politique actuel, on pense à faire des émules. La méthode est captivante par sa simplicité. On le comprend dès qu’on rejoint le canal : le « général » y écrit des messages très courts, souvent en majuscules, qui se lisent comme des « ordres ». Un style de communication que l’on associe avant tout à la droite. Pour les utilisateurs qui ne peuvent que répliquer par des émojis, les « missions » peuvent avoir l’effet d’un « jeu » auquel ils sont priés de participer. C’est à eux de partager les « missions » dans leurs groupes WhatsApp, où ils sont plus libres d’interagir pour motiver leurs amis et leurs proches à agir. L’approche leur permet de savoir quoi faire pour soutenir une campagne, au-delà d’aller voter. Elle répond à un sentiment d’impuissance.

Mais pour diffuser la formule ailleurs en Occident, que ce soit en Europe ou ici, au Québec ou au Canada, il faut aussi comprendre que le « général » brésilien livrait explicitement une guerre à l’algorithme, compris comme un agent (au moins suspecté) de sabotage de la souveraineté populaire. C’était là le sens des « missions », pour la gauche, comme porter le maillot de foot de l’équipe nationale (jusque-là très utilisé par la droite) : les membres de « l’armée de Lula » cherchaient à se dire « maître chez eux », tant dans l’espace physique que virtuel.

Une mobilisation sur le thème de la souveraineté populaire n’a de sens que si le peuple sait déjà très bien qui et quoi la menace.

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