Pourquoi 2Pac reste-t-il une légende du rap 30 ans après sa mort ?

Trente ans après son assassinat à Las Vegas, le rappeur 2Pac (ou Tupac Shakur) reste le totem absolu du rap américain. Bref retour sur la vie d’une icône assassinée.
« Getting 2PAc money twice over » (Kanye West, « Devil In A New Dress », 2010).
« La chaine est custom, toute black, j’rappe comme personne, j’rappe comme Tupac » (Booba, « 2Pac », 2012).
« Je réveille Tupac, j’fais des séances de spiritisme » (Lino, « Suicide commercial », 2014).
« J’vais l’faire en mode Tupac, rien ne sert de nier » (Nekfeu, « Martin Eden », 2015).
« Les rappeurs s’inclinent, Tupac m’a demandé pardon » (Lorenzo, « Freestyle Du sale », 2016).
« J’veux la carrière de Booba, pas la mort de Tupac » (Gradur, « Bibi », 2016).
« Il est temps que t’ailles faire la bise à Tupac, tic-tac, tic-tac » (Lacrim, « Traitres », 2017).
On pourrait continuer ainsi pendant des jours tant les références à 2Pac, alias Tupac Amaru Shakur, sont légion dans les textes de rap, qu’ils soient français ou américains. Pourquoi une telle ferveur pour cet artiste au sein d’une musique dont la majorité des plus jeunes auditeurs a une tendance à oublier l’histoire de cette musique et la carrière de ceux qui l’ont rendu populaire ?
L’explication tient à la fois à la musique qu’a enregistrée Tupac et à sa vie mouvementée. Flashback aux États-Unis en 1971, le 16 juin très exactement, date de naissance de Parish Lesane Crooks dont les parents, Billy Garland et Afeni Shakur, sont tous les deux membres du Black Panther Party, une organisation noire fondée en 1966 jadis décrite par J. Edgar Hoover, le fondateur du FBI, comme « la plus grande menace pour la sécurité intérieure de ce pays ».
Afeni fut une des accusées du procès intenté contre 21 membres des Black Panthers et libérée en mai 1971, quelques semaines avant son accouchement. On comprend mieux pourquoi 2Pac a plus tard affirmé « J’étais déjà en prison avant même d’être né ».
Si l’enfance de Tupac est marquée par cette généalogie militante, elle est culturellement riche, bien plus que la grande partie des rappeurs américains nés dans les ghettos de l’Amérique : il étudie la poésie, le ballet, le jazz. Il joue dans des pièces de Shakespeare (il déclarera dans diverses interviews que la trame des pièces de William S. lui a inspiré quelques textes et que la haine des Capulet et des Montaigu dans Roméo & Juliette lui faisait penser à la guerre entre le gang des Bloods et celui des Crips).
Le plus grand paradoxe de Tupac reste son identité géographique : né dans le quartier de Spanish Harlem, son premier nom de rappeur est MC New York. Mais c’est à Los Angeles qu’il deviendra une superstar du gangsta rap, signant le manifeste ultime du rap West Coast en 1996 avec All Eyez On Me, un double album contenant le hit « California Love ».
Pourtant, rien dans la discographie de 2Pac avant sa signature en 1995 chez Death Row Records n’indiquait un tel changement. Dans son album 2Pacalypse Now (1991), il évoque les brutalités policières. Dans la chanson « Brenda’s Got A Baby », il raconte l’histoire bouleversante d’une jeune fille de 12 ans enceinte.
Après trois albums, il finit par rejoindre Death Row Records, le label de Snoop Dogg et Dr. Dre dirigé par Suge Knight, sinistre personnage qui paiera 1,2 million de dollars de caution pour libérer Tupac, emprisonné suite à une accusation de viol. En quelques mois, il enregistre All Eyez On Me, son testament rapologique, dernier album sorti de son vivant.
Mort tragique
Tout bascule le 7 septembre 1996 à Las Vegas. Tupac assiste au match de boxe de Mike Tyson contre Bruce Seldon (KO au 1er round pour Tyson). En sortant, une bagarre éclate sous les caméras de surveillance du MGM Grand : on y voit Tupac, Suge Knight et quelques acolytes frapper notamment un certain Orlando Anderson, lié au gang des Crips.
Peu de temps après, Tupac est assis à la place du mort dans la voiture conduite par Knight. Au feu rouge, une Cadillac blanche à leur droite leur tire dessus. Gravement blessé, Tupac est placé en coma induit et décède six jours plus tard, le vendredi 13 septembre 1996. Celui qui fut son ami et qui était devenu son ennemi juré, le rappeur new-yorkais Notorious BIG, se fait abattre de la même façon quelques mois plus tard, le 9 mars 1997.
Dès lors, la légende s’emballe, les théories du complot fusent : le premier album posthume de 2Pac n’est-il pas signé d’un nouvel alias, Makaveli, en référence à Nicolo Machiavel dont l’essai Le Prince était son livre de chevet, et qui suggérait de se faire passer pour mort afin de tromper ses ennemis ?
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Les dizaines de titres inédits sortis après sa mort confortent les fans qui refusent d’admettre que leur idole est bien morte. La légende est née, et même si rares sont ceux qui croient encore à la résurrection du christ hip-hop trente ans après sa disparition, son nom et ses sons continuent de résonner auprès des fans de rap hardcore.
Symbole d’un rap antagoniste, puissant et lyrique à la fois, Tupac a longtemps rappé sa mort, persuadé qu’il ne vivrait pas vieux. Son héritage est immense, entre ses albums et ses rôles au cinéma (il a été face à Janet Jackson dans Poetic Justice de John Singleton en 1993). Sa vie a été le sujet du biopic All Eyez On Me, réalisé en 2017 par Benny Boom.
La sortie en langue française de la biographie signée Staci Robinson donne un éclairage passionnant sur cet ange noir du rap qui déclarait au Los Angeles Times en 1995 : « Laissez-moi vous dire une chose : je ne suis pas un gangster et je ne l’ai jamais été. Je ne suis pas le mec qui vole votre sac à main ou votre voiture. J’ai un travail. Je suis un artiste ».
Tupac Shakur par Staci Robinson, disponible chez Omax Books.
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