Répondre à la crise de l’itinérance, oui, bien sûr, mais avec quelles données?
Le nouveau gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon a fait de l’itinérance sa grande priorité sociale. La cible est claire : réduire de moitié le nombre de personnes en situation d’itinérance d’ici la fin de son mandat. Pour y arriver, le gouvernement injectera un milliard de dollars sur quatre ans et convoquera les acteurs du milieu lors d’un grand rendez-vous.
Je salue cette ambition. Reste à savoir comment on mesurera le succès. En 2030, comment saura-t-on si la cible a été atteinte ? Et, surtout, comment saura-t-on quelles mesures financées auront fonctionné ? Avec les données dont dispose le Québec aujourd’hui, personne ne pourrait y répondre sérieusement. Les intervenants font un travail remarquable sur le terrain, ce sont les outils de mesure qui manquent.
Actuellement, notre principale mesure de l’itinérance est le dénombrement : une nuit, tous les trois ou quatre ans, des bénévoles comptent les personnes à la rue et dans les refuges. Le dernier dénombrement, réalisé en 2025, est arrivé à l’estimation de 12 077, une hausse de 20 % en trois ans. Cet outil est précieux, mais ce n’est qu’une photo. Il ne dit rien des trajectoires. Parmi ces personnes, combien passaient leur première nuit dehors ? Combien y sont depuis des années ? Et pour celles qui ont retrouvé un logement, qu’est-ce qui les a aidées ?
Dans le reste du Canada, les refuges et les organismes consignent ces informations dans des systèmes partagés, des Homelessness Management Information Systems. Depuis 2022, Ottawa l’exige : dans les grandes villes, tous les organismes financés par le programme Vers un chez-soi doivent utiliser un tel système. On sait ainsi qui entre dans l’itinérance et qui en sort, et on peut diriger les ressources disponibles vers ceux qui en ont le plus besoin.
Le Québec, lui, a négocié ses propres règles. Dans ses ententes avec Ottawa, il a privilégié des données qui ne permettent pas l’identification des personnes, au nom de ses compétences en santé et de la protection des renseignements personnels. Conséquence : aucun système ne permet aujourd’hui de suivre, à l’échelle du Québec, le parcours d’une personne entre la rue, le refuge, l’urgence et le logement.
Je le constate dans mes propres travaux. En Colombie-Britannique, où mes collègues et moi menons des recherches sur l’itinérance, les chercheurs ont accès à des données administratives anonymisées qui relient, pour l’ensemble de la population, les séjours en refuge, les prestations d’aide sociale, les soins de santé, l’éducation et le système de justice. Ces données nous permettent de reconstituer des parcours sur plusieurs années, de distinguer les épisodes courts des épisodes longs et de repérer les personnes les plus à risque, avant qu’elles ne se retrouvent à la rue.
Prenons les jeunes qui quittent la DPJ à 18 ans. Avec des données reliées, on saurait combien d’entre eux passent par un refuge dans les années suivantes et dans quelles régions. L’organisme Déclic ouvrira bientôt le Campus Agora, qui combinera logement et accompagnement pour ces jeunes. On pourrait, par exemple, vérifier si ceux qui le fréquentent s’en sortent mieux à long terme.
Le même raisonnement s’applique aux personnes qui sortent d’un hôpital ou d’une prison sans endroit où aller : en les comptant, on sait où concentrer la planification des sorties. Pour tout programme de logement, on pourrait voir si les personnes ont conservé leur logement deux ans plus tard, si elles vont moins souvent à l’urgence ou si elles ont moins de démêlés avec la justice. En les comparant à des personnes similaires qui n’y ont pas eu accès, on mesure ce que le programme change réellement et à quel coût.
Malheureusement, ces recherches sont présentement impossibles au Québec. L’information existe pourtant : les refuges, la RAMQ, l’aide sociale la produisent chaque jour. Mais la loi rend presque impossible de la relier. Ce diagnostic n’est pas nouveau. En 2018, au moment où la Coalition avenir Québec prenait le pouvoir, mes collègues signaient un plaidoyer pour l’ouverture des données administratives de l’État. Le Québec accusait alors un retard important sur les autres provinces, et, huit ans plus tard, force est de constater que c’est toujours le cas.
Le grand rendez-vous promis par le premier ministre est l’occasion de corriger le tir. Voici trois suggestions.
D’abord, doter le Québec d’un système d’information commun en itinérance, obligatoire pour les organismes et financé par Québec, fondé sur le consentement et gouverné avec le milieu communautaire. Ensuite, confier à l’Institut de la statistique du Québec le mandat de relier, dans ses environnements sécurisés, les données des refuges, de la santé, de l’aide sociale, du logement social et de la justice, et d’en ouvrir l’accès aux chercheurs, qui ne serait plus soumis aux multiples obstacles actuellement en place. Enfin, réserver une petite part du milliard promis à une évaluation indépendante, tout en déployant les nouvelles mesures par étapes afin de déterminer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Le gouvernement veut réduire l’itinérance de moitié. Il devrait aussi vouloir savoir, en 2030, comment il y est parvenu — ou pourquoi il n’y est pas parvenu.
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