Trump est le contre-exemple de ce que le Canada devrait faire en IA, selon un Nobel d’économie
L’intelligence artificielle (IA) annonce une autre grande révolution technologique, capable de poursuivre le développement économique et humain des deux derniers siècles. Elle ne viendra toutefois pas sans dangers ni bouleversements, prévient le Prix Nobel d’économie et théoricien du concept de « destruction créatrice » Peter Howitt. Et chose certaine, il ne faudra pas suivre l’exemple de Donald Trump pour en tirer le meilleur parti.
La croissance économique est un phénomène relativement récent dans l’histoire de l’humanité, nous rappellent les experts. Pendant longtemps, la richesse produite par habitant n’a pratiquement pas augmenté. Tout a changé il y a deux siècles, lorsqu’ont commencé à s’enchaîner de grandes révolutions technologiques, notamment celle de l’invention de la machine à vapeur et des usines, puis celle de l’électricité et du moteur à explosion et, plus récemment, celle des ordinateurs et d’Internet.
« En gros, cela a permis de doubler le niveau de vie en Amérique du Nord et en Europe à chaque génération, au point où le Canadien moyen d’aujourd’hui vit aussi bien que la personne la plus riche du monde il y a 200 ans », a expliqué la semaine dernière Peter Howitt lors de l’édition 2026 de la conférence Beatty, à l’Université McGill.
La « destruction créatrice »
Né en Ontario, le professeur émérite de l’Université Brown, aux États-Unis, s’est vu décerner l’an dernier, aux côtés de son complice de toujours, le Français Philippe Aghion, et de l’Américano-Israélien Joel Mokyr, le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », communément appelé « prix Nobel d’économie ». Ce prix est venu récompenser le travail des trois économistes sur la « destruction créatrice », un concept formulé pour la première fois il y a 80 ans, mais qui n’avait pas été disséqué et expliqué en détail avant eux.
Il y est question des conditions permettant à des innovations technologiques de donner naissance à de nouvelles industries en même temps d’augmenter la productivité des autres. Si l’on parle de « destruction », c’est que ces changements se font au détriment de secteurs, d’entreprises, d’emplois et, plus généralement, de façons de faire qui prévalaient jusque-là.
Technologie susceptible d’être utilisée de plusieurs façons dans plusieurs domaines, l’IA a toutes les caractéristiques d’une innovation capable de grands bouleversements, a observé Peter Howitt en entrevue au Devoir avant sa conférence. « Comme elles commandent toutes sortes d’adaptations, les grandes révolutions technologiques mettent généralement des dizaines d’années avant de se faire pleinement sentir. Mais, cette fois, ça pourrait arriver plus vite. »
Le Canada pourrait se contenter de laisser les chefs de file américain et chinois développer la technologie et ses applications pour les copier ensuite, admet d’une voix douce l’octogénaire à la tête ronde et aux yeux clairs. Mais ce serait une erreur. Non seulement il y perdrait une occasion de rattraper son retard chronique en matière de productivité, mais il dépendrait aussi du bon vouloir de deux géants qui en ont manqué dernièrement.
L’exemple et le contre-exemple américains
Selon l’expert, le Canada devrait plutôt s’appuyer sur sa propre expertise en IA, ses universités, ses entreprises et sa finance pour s’insérer dans ce nouveau domaine de pointe. Il devrait s’inspirer aussi de l’exemple américain. « On l’oublie facilement, mais ce sont des politiques industrielles qui ont permis les grandes avancées technologiques aux États-Unis, notamment en matière informatique. »
Contrairement au Canada, où l’on est trop souvent tenté de protéger les grandes entreprises du pays déjà établies, le gouvernement américain a eu la bonne idée de promettre du financement à quiconque saurait relever des défis technologiques jugés prioritaires, explique Peter Howitt.
À l’inverse, les politiques de Donald Trump sont le contraire de ce qu’il faut faire, poursuit-il. Son protectionnisme augmente le coût des intrants importés, notamment technologiques. Il réduit aussi la taille des marchés auxquels on a accès et protège artificiellement les entreprises contre la concurrence étrangère, les privant de la meilleure motivation qui soit à s’améliorer. La chasse aux immigrants du président américain prive également son pays de chercheurs, d’entrepreneurs et de travailleurs étrangers souvent au cœur de l’innovation.
L’humain au centre de la révolution
L’IA n’est pas la seule grande innovation technologique en cours, note l’expert. Le développement des énergies renouvelables en est une autre. « Leur adoption est retardée par le parc énergétique existant et les pressions de l’industrie fossile, qui résiste à son remplacement. Mais ça ne durera pas éternellement. »
Aux étudiants venus l’entendre, et peut-être inquiets de l’impact des changements technologiques sur leurs perspectives professionnelles, le vieux professeur a dit l’importance d’améliorer le filet social et la formation continue offerts aux travailleurs.
Il les a encouragés à développer les qualités humaines que les machines ne pourront jamais remplacer, comme la créativité, l’empathie, le leadership et la capacité de penser sans l’ordinateur.
Il en a appelé à l’adoption de règles internationales pour réduire « les risques de catastrophes » que présente l’IA. « On encadre bien la technologie nucléaire et le secteur financier. »
Il faudra s’assurer aussi d’un meilleur partage des fruits de toute cette croissance économique, a conclu Peter Howitt. « À un moment donné, on produira assez de richesse pour répondre aux besoins de tous. Une société assez intelligente pour inventer [l’IA] devrait être assez intelligente pour trouver une façon d’assurer ce partage. »
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