Les critiques d’Hugues Dayez avec "Digger", quand Tom Cruise s’essaie à la satire

Digger Rockwell (Tom Cruise) est un magnat du pétrole, c’est l’homme le plus puissant du monde. Il est inquiet : son animal de compagnie, sa petite chatte blanche, est très malade. Aussi, il se sent très importuné quand on l’appelle de toute urgence en visioconférence. Le gestionnaire d’une de ses plateformes de forage dans le Grand Nord, affolé, lui fait part d’une fuite importante qui pourrait à court terme provoquer un désastre écologique. De mauvaise humeur, Digger contacte illico son ami le président des Etats-Unis, Compson (John Goodman) et son état-major pour tenter de trouver une solution à la crise – ou en tout cas, de faire semblant et de sauver la face…

Le cinéaste mexicain Alejandro Inarritu est capable du meilleur ("Birdman" avec un génial Michael Keaton, "The Revenant" qui a valu l’Oscar à Leonardo Di Caprio) et du pire ("Bardo", délire nombriliste et échec retentissant en 2022). Réalisateur virtuose, Inarritu est plus réputé pour la maestria de ses plans-séquences que pour un sens de l’humour acéré. Dès lors, le voir se lancer avec "Digger" dans une farce satirique à la Terry Gilliam, il y a de quoi s’étonner.
Tom Cruise, grimé, vieilli, se donne à 150%, force le trait, assume la caricature ; John Goodman aussi. Mais leurs efforts pour provoquer les rires tournent assez rapidement à vide, parce que le scénario, pondu par Inarritu avec pas moins de quatre collaborateurs, multiplie les effets assez lourdingues et les messages appuyés. La satire est un genre terriblement casse-gueule au cinéma – tout y est question de savant dosage – et, qui plus est, est devenue difficile à manier aujourd’hui. Car enfin, la réalité géopolitique devient plus hénaurme que n’importe quelle fiction : Digger et le président Compson font pâle figure à côté d’Elon Musk et de Donald Trump, insurpassables dans leurs délires mégalomanes. En ce sens, "Digger" est déjà un film très daté : en 2026, la réalité est plus inquiétante que la fiction qu’il met en scène.
Notre salut
En 1940, Henri Marre a 49 ans. Ingénieur, il a accumulé plusieurs échecs, mais continue à se raconter des histoires et a même écrit un livre intitulé "Notre salut", où il entend promouvoir ses idées pour l’avenir de la France. En pratique, ce "grand visionnaire" va, par opportunisme, devenir un fonctionnaire du régime de Vichy et un serviteur de Pétain. Marié, il tient longtemps sa femme à distance, lui écrivant des lettres pleines de promesses fumeuses…

Emmanuel Marre (coréalisateur de "Rien à foutre" avec Adèle Exarchopoulos) a retrouvé la correspondance de son arrière-grand-père Henri, qui a servi d’aiguillon pour se lancer dans ce projet, le portrait d’un "collabo" ordinaire. Voulant éviter les pièges de l’académisme de certains films historiques, il a voulu filmer les tribulations de son personnage principal comme prises sur le vif. Il renoue ainsi avec les débuts de la Nouvelle Vague façon "A bout de souffle" de Godard : caméra à l’épaule avec une torche pour éclairer les protagonistes comme si elle faisait irruption dans une réunion en cours, dialogues en partie improvisés, montage haché qui multiplie les ellipses…
Ce parti pris stylistique produit in fine l’effet inverse à celui recherché : au lieu de plonger le spectateur dans l’action comme si elle était en train de naître sous ses yeux, il le met à distance, les coquetteries de mise en scène, au lieu de se faire oublier, rappellent justement que tout cela n’est qu’une mise en scène. Quant au choix de plaquer des vieux tubes pop ("Sounds like a melody" d’Alphaville, "Pop corn" de Hot Butter, et le pire de tous, "Live is life" d’Opus sur des images d’archives de Pétain), il achève d’enlever tout réalisme au film.
Au printemps dernier, dans "Les rayons et les ombres", Xavier Giannoli traçait le portrait d’un autre collabo, Jean Luchaire (excellent Jean Dujardin) et c’était passionnant parce qu’on suivait le parcours d’un homme qui se trompe et s’enferre dans son erreur, un idéaliste pacifiste à l’origine, qui ira de compromissions en compromissions. Rien de tel dans "Notre salut" : le personnage d’Henri Marre est médiocre dès le départ, et son itinéraire restera sans relief. Il faut saluer d’ailleurs la performance de Swann Arlaud, qui parvient à donner un peu d’épaisseur à ce personnage terne.
Verity

Lowen, écrivaine sans grand succès commercial à son actif, reçoit une proposition très lucrative de son agent. Le mari de Verity Crawford, autrice de best-sellers vénéneux, cherche une nègre capable de terminer le nouveau roman très attendu de sa femme. Car Verity – et c’est confidentiel -, victime d’un accident, est devenue mutique et incapable d’écrire une ligne. Lowen accepte et emménage dans la somptueuse villa des Crawford, isolée dans une forêt du Vermont. Elle s’empare du manuscrit et de la documentation de Verity, mais découvre aussi des textes plus intimes…
Le succès au box-office de l’adaptation cinématographique de "La femme de ménage" de Freida McFadden a visiblement lancé la mode à Hollywood des polars féminins teintés d’érotisme. "Verity" est l’adaptation d’un roman publié en 2018 par une autre écrivaine prolifique, Colleen Hoover. Contrairement à McFadden, Hoover n’est pas suspectée de pondre à la chaîne des bouquins avec l’IA… Et pourtant ! Le scénario "Verity" ressemble à un melting-pot d’influences diverses ("The ghost writer" de Robert Harris, "Rebecca" de Daphné du Maurier, etc.)
Dans le rôle de Lowen, Dakota Johnson, estampillée "actrice sexy" depuis ses débuts dans "Fifty shades of grey", doit obligatoirement dévoiler (brièvement) ses charmes. Et comme Verity est incarnée par la star Anne Hathaway, on se doute bien que la romancière, quoique handicapée par son accident, ne va pas se contenter de faire de la figuration dans la seconde partie du film… Avec un twist bien abracadabrant, comme le veut le cahier des charges de ce genre de thriller de consommation courante.
Mémoire de fille

Invitée à une séance de dédicaces dans sa ville natale, la romancière Annie Ernaux est prise d’un vertige et se remémore l’été 1958. Admise à un poste de monitrice dans un camp de vacances, elle découvrait alors une certaine liberté, loin de l’univers étriqué de l’épicerie de ses parents, et la compagnie des jeunes garçons. Elle s’amouracha du chef des moniteurs, un type cynique qui consomme les filles comme des Kleenex et ne s’en cache pas. Malgré qu’il ait annoncé la couleur – il va se fiancer à l’automne prochain, Annie s’accrocha et entendit bien perdre sa virginité dans ses bras…
Depuis qu’elle a remporté le Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux est devenue intouchable dans le monde des lettres françaises. Néanmoins, il n’est pas interdit de trouver son œuvre – qualifiée pompeusement d’"autofiction" – d’un nombrilisme convulsif terriblement ennuyeux. Quant à l’actrice Judith Godrèche, qui réalise cette adaptation de "Mémoire de fille", elle est également devenue intouchable en tant que figure de proue du mouvement #MeToo. Mais là encore, il est permis de considérer son film dénué de grâce et d’idées de mise en scène, avec un propos répétitif et unidimensionnel. Dans le rôle de la jeune Annie, Tess Barthélémy (fille de Judith Godrèche et de Maurice Barthélémy) promène un regard écarquillé pendant tout le film, comme si elle se demandait ce qu’elle faisait dans cette aventure… Nous aussi.
500 miles

500 miles, c’est la distance qui sépare Sheffield, là où vivent Finn et son petit frère Charlie, du village en Irlande où réside leur grand-père bien-aimé… Alors que leurs parents sont en train de se séparer, les deux garçons vont prendre la poudre d’escampette pour tenter d’accomplir ce long périple, histoire de retrouver ce paradis perdu, quand la famille était unie autour de ce patriarche…
Au lieu de se concentrer sur les aventures de l’adolescent Finn et de son petit frère hyperkinétique, le réalisateur Morgan Matthews a choisi d’alterner les séquences de road movie avec des flash-back des étés heureux passés avec le grand-père. Cette structure non linéaire atténue la tension dramatique du voyage… Reste un film charmant mais anecdotique, avec un Bill Nighy inattendu en papy solitaire et hirsute.
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