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Thursday, September 24, 2026

L’action citoyenne face aux résidus du cynisme

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« Ça fait juste un peu plus d’un mois qu’on fait ça. Ce soir, c’est la sixième semaine. » À deux heures du dernier débat électoral, Tanner Tallon arrive au parc Miville-Couture, dans le Centre-Sud de Montréal, avec un chariot rempli de pinces à ramasser, de gants, de seaux en plastique et de sacs à ordures. Aussitôt, amis, connaissances et résidents du quartier présents mettent la main à la pâte.

Comme chaque semaine, les membres du Club des déchets du Village se sont réunis pour nettoyer leur quartier, mais aussi pour résister à un climat social qui tend vers le désengagement.

On aime notre quartier, c’est où on habite et c’est un peu à tout le monde d’y aller de sa propre initiative, son propre effort, explique Tanner, le jeune homme à l’origine de ce projet.

Pendant une heure, chaque mercredi, le groupe arpente les rues du Village et ramasse les déchets au sol. On y trouve de tout : des emballages et goulots de plastique, des récipients d’alcool, de la gomme à mâcher, mais aussi des couteaux, des seringues et énormément de mégots de cigarettes.

Une pince métallique tient un couteau de chasse.

On trouve de tout en ramassant les déchets dans la rue.

Photo : Arly Bosom

Si l'initiative est née du constat bien simple que son quartier devenait de plus en plus insalubre, une motivation supplémentaire motive Tanner à poursuivre ses démarches.

Quand tu vas sur Facebook, dans les groupes locaux, il y a toujours quelqu’un qui se plaint de quelque chose. J’étais fâché de voir des gens qui se plaignent tout le temps et qui n’appliquent pas les actions derrière ça.

En invitant la population à se joindre à leur cause, le Club vise aussi à donner une image de positivité sur les réseaux sociaux. Se prendre en main, [donner] un peu d’espoir face à certains cyniques.

Entre les nombreuses questions abordées et les solutions proposées par les différents partis politiques depuis le la lancement de la campagne électorale, le flux d'informations liées à la campagne électorale provinciale peut susciter un sentiment de saturation chez certains citoyens. Face à ce constat, le Club des déchets tente de faire d’une pierre deux coups en contribuant à la propreté de son quartier, mais aussi en rappelant à la population que son pouvoir politique ne se limite pas au vote.

Un homme, de dos, ramasse des déchets au sol.

Le Club des déchets du Village se réunit chaque mercredi à 18 h et invite la population à se joindre à sa cause.

Photo : Arly Bosom

Je ne veux pas attendre tout le temps après quelqu’un d’autre pour qu’il règle les problèmes, explique l’auteur de l'initiative citoyenne.

L’enjeu déterminant est-il dans la rue?

Pascale Dufour, professeure titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal et directrice du Collectif de recherche Action Politique et Démocratie (CAPED), tient un discours similaire.

Selon elle, de plus en plus de personnes décrochent des possibilités de participation au niveau institutionnel. On se rend compte que, finalement. il n’y a rien qui se passe. On a beau utiliser les voies institutionnelles, les pétitions, le lobby, et cetera, il n’y a rien qui se passe. Donc, on préfère finalement se détourner des institutions et le faire soi-même, ou alors carrément en dehors du système et des dynamiques politiques au complet, analyse la chercheuse.

Si on regarde les pourcentages des gens qui auraient le droit de vote et qui ne votent pas, ils sont plus nombreux que ceux qui votent. Donc finalement, on pourrait avoir un parti abstentionniste qui gouverne le Québec.

C’est toutefois l’aspect social et l’éducation populaire, plus qu’une perte de confiance envers les institutions, qui motive Tanner et le Club des déchets.

Pour moi, c’est la responsabilité de tout le monde. Ce sont des espaces publics, donc ça appartient au public, calcule-t-il, faisant aussi valoir la possibilité libératrice pour les citoyens d’identifier un domaine dans lequel ils décident de s’impliquer.

Un homme tenant un bac en plastique passe le balai dans la rue.

On prend les grands moyens pour ramasser les nombreux mégots de cigarette jonchant le sol.

Photo : Arly Bosom

En publiant leurs résultats hebdomadaires et leur prochain lieu de rendez-vous sur les réseaux sociaux, les membres du Club invitent du même coup les résidents du Sud-Ouest comme des autres arrondissements de Montréal à venir leur donner un coup de pouce. C’est le cas de Julien, qui participe à la collecte de déchets pour la première fois.

Le jeune homme souhaitait s’impliquer depuis quelques semaines déjà, mais a dû prioriser son horaire chargé. C’est aussi la raison pour laquelle on se rencontre hebdomadairement, explique Tanner. C’est une chose assez facile pour nous, les gens ordinaires, qui sont occupés, raconte l’organisateur, qui a poussé son copain Florian, irrité par l’insalubrité du quartier où il habite, à s’impliquer avec lui dans son initiative. C'est pas trois heures, c’est pas un après-midi, c’est pas lourd.

À en croire l'organisateur, la lourdeur constitue un frein important à l’engagement collectif.

Si c'est de la malpropreté, comme dans ce cas-ci, on peut faire quelque chose pour améliorer la propreté, soutient-il, sans que l’action citoyenne ait besoin d’être nécessairement formalisée au sein d’un groupe communautaire ou au sein même du Club. Si ça peut inspirer à modifier des habitudes de vie et ainsi contribuer indirectement à la propreté du quartier, tant mieux, explique Tanner.

Un homme ouvre un sac de poubelle et un autre homme vide le contenu d'un seau à l'intérieur du sac.

En moyenne, au terme de la collecte d'une heure, le groupe remplit d'un à trois sacs de poubelles extra larges.

Photo : Arly Bosom

Aujourd’hui, on a vu une mère avec sa petite fille qui sont passées. Elle a dit à son enfant : "C’est des gens qui essaient de faire quelque chose pour améliorer [le quartier]", illustre le fondateur du Club. La semaine passée, même chose, des gens sortaient de l’aréna avec leurs petits en disant : "C’est génial qu’il y ait des gens comme ça", donc ça contribue quand même à l’éducation populaire, qui peut ainsi se traduire dans de petits gestes qui s’accumulent, comme sortir le sac au bon moment ou utiliser les poubelles publiques.

Il y a une multiplicité d'actions citoyennes au niveau local qui ne sont pas forcément coordonnées entre elles, mais qui n’ont pas lieu à être coordonnées entre elles non plus, ajoute Pascale Dufour.

Créer des réseaux

C'est pour ça que les actions locales [...] sont extrêmement importantes, parce qu'elles permettent aux personnes de tisser des liens et de se réapproprier les territoires sur lesquels ils habitent, beaucoup plus que d'aller déposer un bulletin dans l'urne, selon la chercheuse.

Pendant la collecte, les membres croisent spontanément des amis du quartier, mais font aussi de nouvelles rencontres. Et après une heure d’effort, tous se retrouvent dans un bar du quartier pour se détendre autour d’un verre.

Cinq hommes ramassent des déchets dans la rue à l'aide de pinces métalliques.

Au total, une quinzaine de personnes sont venues aider le Club dans ses sessions de nettoyage depuis le début de l'initiative.

Photo : Arly Bosom

C’est social, c’est la raison pour laquelle on fait tout ça ensemble, en groupe, souligne Tanner. Les autres [collectes] que j’ai organisées, c’était plus des duos qui partaient ensemble pour couvrir un plus grand territoire.

Mercredi soir, au bar, pas question d’écouter le débat des chefs. Le groupe dit en savoir suffisamment sur ce que promettent les partis. Et décider pour qui voter n’est pas l’objectif de la rencontre. Lors de cette soirée, les membres du Club des déchets ont plutôt porté une cause qui leur tient à cœur par eux-mêmes.

Un groupe d'homme est assis à une table et discute autour d'une bière.

Après chaque séance de nettoyage, les membres du Club et les nouveaux participants vont boire un verre ensemble. Ce mercredi, toutefois, pas de débat des chefs au menu.

Photo : Arly Bosom

L’aspect social de la démarche est ce qui a poussé Tanner à ne pas trop s’attarder sur l’efficacité. On est un petit groupe qui fait ça seulement pendant une heure, c’est pas comme si ça allait régler le problème de l’insalubrité, donc c’est mieux de rendre ça le fun, fait-il valoir, afin que les personnes qui contribuent aient envie d’y retourner chaque semaine.

Le chef de file du Club des déchets note l’importance de prendre une pause des réseaux sociaux pour bâtir de véritables réseaux, basés sur les liens en personne.

C’est une autre chose quand tu parles avec des personnes en personne. Sur Facebook, c’est juste du monde fâché.

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