Ménopause, briser le tabou

Pour réaliser cette enquête, nous sommes allés à la rencontre de femmes qui ont vécu ou vivent encore la ménopause. Pour certaines, le chemin a été long et chaotique. C’est le cas de Nathalie, 54 ans, qui vit en région bruxelloise. Ménopausée depuis 2 ans, elle a ressenti les premiers désagréments liés à l’arrivée de la ménopause à l’âge de 43 ans déjà.
"J’ai commencé à avoir des sueurs nocturnes surtout, nous confie-t-elle. Il pouvait arriver que je doive changer de pyjama deux fois sur une nuit, les draps… C’est vraiment très fort. Et alors on est réveillé, on ne se sent pas bien, on est mal à l’aise. Il y a aussi eu un changement d’humeur, beaucoup. Un peu de dépression."
C’est un peu comme si on avait une date de péremption
Avec les années, les fameuses bouffées de chaleur finiront aussi par arriver en journée, comme des vertiges. Des changements difficiles à encaisser pour Nathalie qui évoque un véritable bouleversement.
"Pour moi, c’était vraiment une fin de quelque chose… De ma féminité. C’est un peu comme si on avait une date de péremption. Je dis souvent à mon mari que j’ai la peau qui dégringole. C’est difficile, cette image dans le miroir est difficile".
Et puis la ménopause, c’est aussi la fin de la fertilité, ce qui a été très compliqué pour Nathalie, comme pour beaucoup d’autres femmes.
"Là, je n’ai plus le choix en fait, raconte Nathalie. C’est le corps qui décide pour vous, c’est un peu comme une fatalité. Un jour, mon mari m’a retrouvée dans une grande surface au rayon bébé en train de pleurer, alors que je n’en voulais plus."
La ménopause : une puberté inversée
Pour mieux comprendre ce qui se passe dans le corps des femmes à la ménopause, arrêtons-nous un instant pour quelques explications.
Si la ménopause peut affecter gravement la qualité de vie des femmes, ce n’est pas une maladie.
Le mot vient du grec menos pour menstruations et pausis pour arrêt.
C’est comme une puberté inversée. À 51 ans en moyenne, les ovaires cessent définitivement de fonctionner. Après un an d’absence de règles, une femme est "officiellement" ménopausée.
Mais avant de s’arrêter, la machine hormonale se dérègle. Les menstruations peuvent être irrégulières et les premiers désagréments peuvent apparaître 10 ans avant la ménopause. Cette transition parfois chaotique et bien moins connue, c’est ce qu’on appelle la périménopause.
Quand l’activité des ovaires dysfonctionne ou s’arrête, les taux d’œstrogène, surtout, dégringolent. Or, cette hormone joue un rôle clé dans le corps des femmes, et c’est ça qui explique les nombreux symptômes qui peuvent alors apparaître.
À côté des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes, il y a aussi :
- La sécheresse vaginale
- Les douleurs articulaires ou musculaires
- Les insomnies
- Le brouillard mental (avec les pertes de mémoire et difficulté de concentration)
- L’irritabilité
En tout, il y aurait 34 symptômes différents. 87% des femmes vont en ressentir, 20 à 25% en verront leur qualité de vie sévèrement affectée.
Ces quelques explications paraissent simples, claires et pourtant, il a fallu des années à Nathalie pour comprendre ce qui lui arrivait.
"Personne, vraiment, aucun médecin ne s’est dit à un moment, tiens, vu votre âge et les symptômes que vous nous décrivez… Personne ne s’est posé la question, mais est-ce que vous ne seriez pas en périménopause ?", s’étonne Nathalie.
Manque d’information et solitude
Nathalie n’est pas la seule à avoir galéré pour "mettre des mots sur ses maux". Toutes les femmes qui ont répondu à notre appel à témoins sont d’accord sur un point : elles n’étaient pas préparées à ce qui les attendait au moment de la périménopause ou de la ménopause. Aucune d’entre elles n’a reçu suffisamment d’information sur les changements qui pourraient survenir dans leur corps à cette période.
Elisabeth, 52 ans, est encore en périménopause. Il y a un an et demi, elle a commencé à ressentir des douleurs articulaires et musculaires, à subir quelques insomnies. Mais ni son généraliste, ni sa gynécologue ne l’ont prévenue ce qu’elle pourrait traverser. C’est elle qui finit par évoquer avec eux la périménopause, après des recherches sur internet et dans les livres.
On se sent très démunie, très seule
"Je regrette parce que finalement quand vous arrivez à 40 ou 45 ans, vous avez un petit courrier qui vous annonce qu’il va être temps de faire une mammographie. À 50 ans, bon anniversaire, faites un dépistage du cancer colorectal. Tout ça vient à vous, il y a des fascicules, on vous renvoie vers des sites internet… Et puis, finalement la ménopause, c’est une phase de vie que toutes les femmes vont traverser, qui va durer des années, qui peut être relativement impactante, et là on se sent très démunie, très seule ! On n’en parle pas trop et on fait comme si", nous confie-t-elle.
Même constat pour Barbara, 51 ans. À la loterie des 34 symptômes, on peut dire qu’elle a décroché le gros lot : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes, douleurs articulaires, insomnies, vertiges et même arythmies cardiaques. Et puis ce qu’on appelle le "brouillard mental", qui provoque des problèmes de concentration et des trous de mémoire.
Est-ce que je suis en train de développer une maladie mentale ?
Soudain, Barbara ne trouve plus ses mots, oublie qu’un collègue lui a confié une tâche. Elle qui est d’habitude en pleine possession de ses moyens commence à paniquer : "On se dit, mais qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que je suis en train de développer une maladie mentale ? Un Alzheimer précoce ou ce genre de choses ? C’est flippant ! On ne comprend pas trop ce qui nous arrive, et on ne fait pas forcément le lien avec la ménopause qui est en train de se préparer".
Comme Elisabeth, elle aurait souhaité connaître à l’avance les symptômes possibles qu’elle pourrait connaître. "J’aurais voulu que ma gynécologue me prépare plus en amont, nous explique-t-elle, me dise très clairement voilà ce qui peut se passer, peut-être que vous n’aurez aucun de ces symptômes et tant mieux, mais potentiellement voilà ce que vous pourriez avoir. J’aurais voulu avoir une liste de toutes ces choses qui me sont arrivées pour que je n’ai pas à m’inquiéter en fait".
Deux heures de cours dans les études de médecine
Comment en est-on arrivé à un tel niveau de non-information ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas au courant de ce qui les attend à la ménopause ?
La première raison est probablement historique : pendant longtemps, le sujet a été complètement tabou, comme tout ce qui touche à l’intimité des femmes. Anne-Marie, 98 ans, n’a jamais évoqué la ménopause avec sa mère. "Quand j’ai eu mes premières règles, personne ne m’avait prévenue. Alors la ménopause, t’imagine", nous confie-t-elle.
Une femme va passer 1/3 de sa vie après l’âge de la ménopause
La ménopause occupe aussi une part bien plus importante de la vie des femmes aujourd’hui qu’il y a quelques dizaines d’années. "Aujourd’hui, une femme va passer un tiers de sa vie après l’âge de la ménopause. Ce qui n’était pas le cas de nos grands-mères ou arrière-grands-mères", explique le professeur Serge Rozenberg, responsable de la Clinique de la ménopause au CHU Saint-Pierre.
C’est lors d’un séminaire donné par cet expert belge de la ménopause à l’hôpital Saint-Pierre que nous allons découvrir une autre explication au manque d’information des femmes sur le sujet.
Dans l’assemblée ce jour-là, des étudiants en cinquième année de médecine. Quand nous leur demandons ce qu’ils ont eu comme formation sur la ménopause jusqu’ici, leur réponse nous interpelle.
"Dans notre cours magistral de gynécologie, on a eu deux heures de cours dessus. Et c’est tout", nous répond Nisrine Ben Naim, étudiante en Master 2 en médecine. Un autre étudiant nous précisera tout de même qu’ils évoqueront certainement la ménopause pendant leurs stages, mais en théorie sur les bancs de l’université, ils n’auront pas plus d’information.
En Belgique pourtant, plus d’un million et demi de femmes ont actuellement entre 45 et 64 ans, toutes sont ou seront très bientôt concernées par la ménopause.
Ça ne suffit clairement pas
Alors la formation des médecins est-elle suffisante ? Nous avons posé la question à Hanna Ballout, médecin généraliste et secrétaire générale de la société scientifique de médecine générale.
"Je pense qu’avoir deux heures de cours théorique dans le cursus de base, on va dire que c’est un bon départ, commence Hanna Ballout. Maintenant, je pense que ça ne suffit clairement pas quand on voit l’impact que la ménopause a sur tout le reste de la santé. On voit que ça a des effets en matière de santé mentale, sur la santé des os, en matière de santé urinaire, mais aussi cardiovasculaire. On devrait avoir une attention particulière dans la formation continue qui est donnée aux médecins généralistes."
D’autant que le danger quand on sous-estime la ménopause, c’est de traiter les femmes pour d’autres pathologies. En Belgique, selon une récente étude de l’UGent pour la Mutualité Chrétienne, 2/3 des patients sous antidépresseurs sont des femmes. Leur âge moyen : 51 ans, pile celui de la ménopause.
Cela ne veut pas dire que la ménopause explique tout, mais il est probable que ce bouleversement hormonal soit sous-estimé dans les diagnostics.
Libération de la parole
Quand la médecine répond mal ou pas assez, la parole devient cruciale. Ces dernières années, on peut dire qu’elle se libère. Et les exemples ne manquent pas.
Aux Etats-Unis, l’actrice britannique Naomi Watts a beaucoup évoqué sa ménopause. Michelle Obama, ancienne première dame, milite aussi pour que les nouvelles générations soient mieux informées sur ce qui les attend. L’animatrice et productrice Oprah Winfrey en a même fait une émission spéciale sur la chaîne ABC.
Chez nos voisins français, l’actrice Julie Gayet a évoqué ses difficultés face aux symptômes de la ménopause, tout comme l’ancienne miss France Elodie Gossuin et beaucoup d’autres.
Chez nous, l’illustratrice CÄät s’est fait connaître avec ses nombreux posts sur la préménopause sur Instagram. Elle en a même fait une BD publiée cette année. La célèbre humoriste liégeoise Véronique Gallo a aussi fait de la ménopause un de ses sujets de prédilection. Une phase de la "vraie vie", du nom de son dernier spectacle dont elle parle avec humour, faisant le plus grand bien aux femmes qui la suivent.
Mais parallèlement à cette libération de la parole, les femmes sont encore peu informées des traitements qui peuvent soulager les symptômes s’ils deviennent handicapants. Il faut dire que sur ce sujet, un événement a complètement bouleversé le monde médical au début des années 2000.
L’étude mal comprise qui a diabolisé les hormones
Cet événement majeur, c’est l’étude américaine du Women’s Health Initiative de juillet 2002.
Elle a mis en avant des risques accrus de cancer du sein pour les femmes qui prenaient un traitement hormonal pour soulager les symptômes liés à la ménopause. En compensant la perte d’œstrogènes et de progestérone, de tels traitements peuvent en effet réduire significativement plusieurs symptômes et protéger les femmes contre les risques cardiovasculaires (première cause de décès au monde pour les femmes de plus de 50 ans) et les risques d’ostéoporose (qui fragilise les os et augmente les risques de fracture après la ménopause).
Le professeur Serge Rozenberg se souvient : "Ça a été un boom, ça a été un coup de tonnerre, ça a été un tsunami. On a vu effectivement une chute des traitements hormonaux drastiquement dans tous les pays du monde ".
On était un peu considérés comme des criminels
En France par exemple, on est passé de 30% des femmes ménopausées sous traitement hormonal en 2002 à 6% en 2022. Dans la presse, le raccourci est vite fait : hormones = cancer. La psychose s’installe. Les médecins qui continuent à prescrire des hormones pour soulager les femmes accablées par les symptômes sont pointés du doigt.
"C’est clair qu’il y a des médecins qui ont été pris à part, se souvient Serge Rozenberg. Il y avait une culpabilisation des médecins. On était un peu considérés comme des criminels, puisqu’on s’occupait de femmes et qu’on soignait la ménopause."
Les résultats de l’étude étaient en réalité biaisés. Elle a été réalisée :
- Avec des hormones de jument, qui n’étaient pas celles utilisées en Europe
- Sur des femmes de plus de 60 ans
- Qui avaient déjà des problèmes cardiovasculaires, du surpoids ou qui fumaient. Bref, qui présentaient d’autres facteurs de risque.
On a sacrifié deux générations de patientes
Deux décennies plus tard, une réanalyse des mêmes données a montré qu’entre 50 et 60 ans, ces mêmes traitements sont utiles, d’autant plus avec les hormones bio identiques utilisées en Europe. "Mais le mal était fait, regrette le Pr. Rozenberg, et une mauvaise presse ça reste. On a sacrifié deux générations de patientes et de soignants. On a perdu 20 ans".
Vingt ans pendant lesquels des patientes qui auraient eu besoin d’un traitement n’y ont pas eu accès. Les hormones restent bien sûr à risque pour les femmes qui ont des antécédents de cancer du sein ou d’autres cancers hormono-dépendants. Mais pour les autres, la balance bénéfice risque est favorable si le traitement est pris endéans les 10 ans qui suivent l’âge de la ménopause.
"On a réexpliqué à nos patientes qu’il s’agissait vraiment de traitements qui avaient beaucoup d’impact positif sur les fenêtres d’opportunité pour les prochaines années de leur vie, précise la Dr Anne Firquet, gynécologue et cheffe de service au Centre de la ménopause à l’hôpital de la Citadelle à Liège, tout en n’étant pas quelque chose qui allait augmenter un risque de manière significative, surtout pour le cancer du sein. Car c’est de ça dont les femmes ont peur. Mais ici, on travaille avec des traitements hormonaux qui sont bio identiques, c’est-à-dire les mêmes hormones que celles que les femmes ne produisent pas."
Le "ménobusiness" : plus de 20 milliards d’euros d’ici 2030
Cette peur des hormones a créé un vide qui ne l’est pas resté bien longtemps. En pharmacie ou en parapharmacie, on ne compte plus les compléments alimentaires aux vertus prétendument miraculeuses.
Sur internet, on découvre une panoplie d’accessoires censés soulager les femmes ménopausées. Des collections de prêt-à-porter spéciales ménopause pour mieux gérer les sueurs nocturnes (en fait de simples vêtements en matière respirante). Des nuisettes à 119 euros des éventails à 36 euros pour tenter d’apaiser les bouffées de chaleur.
Sans oublier les coachs ou programmes sportifs spécialement conçus pour accompagner les femmes qui peuvent prendre du poids à cette période. Prévoyez cette fois plusieurs centaines d’euros.
En 2030… On estime que le marché mondial de la ménopause devrait peser plus de 20 milliards d’euros.
C’est un moment où le pouvoir d’achat n’est pas négligeable
Marie-Morgane Le Moël est journaliste à l’Agence France Presse. Avec sa consœur Solenne Le Hen de Radio France, elles ont enquêté sur ce business dans leur livre "Les Négligées. Enquête au cœur du business de la santé des femmes" (aux éditions Harper Collins). Elles ont montré à quel point le manque de recherche dans la santé féminine laisse le champ libre au marché des "solutions naturelles".
Et en matière de ménopause, le filon se révèle particulièrement lucratif.
"Les femmes qui sont ménopausées ont à peu près 50-60 ans, rappelle Morgane Le Moël. C’est un moment où son pouvoir d’achat n’est pas négligeable, en tout cas est supérieur à ce qu’il était quand on avait 25 ans. Donc ça, différents acteurs s’en sont bien rendu compte. Il y a donc un marché. Et le problème, c’est que si les femmes vont voir leur médecin, et qu’il ne leur parle pas de prévention ni de prise en charge… Elles vont se tourner vers ces compléments, ça va leur coûter beaucoup d’argent et ça va continuer d’alimenter ce business".
Pendant ce temps-là, la recherche scientifique n’avance pas. Qu’on parle de ménopause ou d’endométriose, un autre problème de santé féminine, les conséquences pour la société sont pourtant colossales.
"Le cabinet McKinsey a sorti une étude récemment où ils expliquaient que mieux prendre en charge la santé des femmes, ça ajouterait 1000 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici à 2040. Donc rien que pour ça, ça devrait suffire", insiste la journaliste.
Dépenser beaucoup d’argent pour des choses qui ne sont pas prouvées, ça n’est pas justifié
Sans investissement sérieux dans leur santé, les femmes continuent de dépenser beaucoup d’argent pour des traitements alternatifs qui sont dépourvus de preuves scientifiques.
Selon une réunion de consensus de l’INAMI sur les traitements de la ménopause, aucune substance ou presque n’a d’efficacité au-delà d’un effet placebo. Seul le traitement hormonal est considéré comme efficace.
"La méditation peut aider un petit peu, le yoga peut aider un petit peu, énumère Serge Rozenberg, il y a des thérapies comportementales qui peuvent peut-être aider. Est-ce que la prise d’autres non-médicaments peut aider ? Ça n’est pas prouvé. Moi, je suis assez réticent parce que je trouve que demander aux patientes de dépenser beaucoup d’argent pour des choses qui ne sont pas prouvées, ça n’est pas justifié."
Un enjeu de santé publique majeur
En Belgique, on semble se rendre compte qu’il est temps de prendre au sérieux cette transition qui concerne la moitié de la population. Chez nous, les différents ministres de la santé ont déclaré fin 2024 que briser le silence sur la ménopause était "un enjeu de santé publique majeur". Depuis, un groupe de travail a été formé pour dresser dans un premier temps un inventaire complet des initiatives existantes en Belgique.
Le groupe se repose notamment sur l’avis rendu la même année par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Son constat est sans appel : "Malgré la taille du groupe touché et l’impact de la (péri) ménopause sur la qualité de vie, les connaissances à ce sujet sont encore insuffisantes, tant chez les personnes concernées elles-mêmes que chez les professionnel·le·s de la santé et la population en général".
L’avis recommande entre autres la mise en place d’une task force au sein des autorités, de démarrer des campagnes de sensibilisation et de créer un site internet public et reconnu avec des informations fiables sur le sujet.
Il recommande enfin de s’intéresser à la (péri) ménopause au travail, puisque 21% de la population active belge sont des femmes de plus de 45 ans, qui sont donc ménopausées ou en périménopause.
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