Dans l’univers de Carole David
Je rencontre Carole David dans un petit café italien de la rue Dante, au cœur de la Petite Italie. La grande poète est déjà assise à une table quand j’arrive. On se sourit, se salue. J’aperçois une tasse devant elle avec des glaçons dans un liquide très foncé. Ça me tue un peu : j’aime toujours arriver le premier à un rendez-vous. Ça me permet de décompresser un peu, et d’offrir à la personne que j’invite la boisson de son choix. Je dépose mon sac, je m’assois en face d’elle et je commande à mon tour. Je sors mes notes, un peu trop nombreuses. Nous commençons par l’enfance. Elle est née à Montréal et, parmi les nombreux quartiers qu’elle a habités, sa famille s’installe dans le Nouveau-Rosemont. À l’époque, le quartier ne ressemble pas du tout à ce qu’on peut voir maintenant. Elle a grandi là-bas en voyant des champs, des terrains vagues et même des fermes. Il n’y a pas d’école à proximité, alors elle est envoyée au pensionnat. Derrière le pensionnat se trouve un cimetière où l’on enterre les religieuses. Un jour, le cimetière disparaît pour être remplacé par un stationnement. Toute jeune, Carole se souvient s’être demandé ce qu’on avait fait des corps. Est-ce qu’on avait déterré les sœurs ? Est-ce qu’on les avait transportées dans un autre cimetière ? En l’écoutant, je pense que tout son imaginaire est peut-être déjà là, dans cette scène d’enfance. Les fantômes arrivent très tôt dans notre conversation. Dans ses livres, ils prennent la forme d’un lieu transformé ou d’un nom qui ne dit plus rien à personne. Mais les disparus ne se volatilisent jamais complètement. Ils restent pris dans les objets, dans les rues, sous les stationnements, dans les mots qu’on n’a pas dits.
Elle découvre très tôt qu’elle est à l’aise avec les mots. Elle est bonne en rédaction. Au secondaire, elle entre dans un autre pensionnat et suit le cours classique. C’est là que la littérature prend une place centrale. La formation est exigeante : latin, français, poésie de la Renaissance, auteurs de la Pléiade et scansion des vers (entre autres !). Elle aime Ovide. Les lectures sont surveillées : certains livres sont censurés ou amputés. Elle ne lira Madame Bovary dans son intégralité qu’à l’université. C’est ironique, et tellement hypocrite : on lui apprend la littérature tout en lui en cachant des morceaux. Carole est curieuse, bien sûr, mais je la trouve aussi un peu punk. Elle veut lire ce qu’on ne lui donne pas et faire à sa tête. À cette époque, elle s’intéresse déjà beaucoup au théâtre. Les religieuses emmènent les élèves voir des pièces. Elle assiste notamment à Un simple soldat de Marcel Dubé et à La mouette de Tchekhov. En 1968, alors qu’elle a 14 ans, elle croise Michel Tremblay sur Mont-Royal, après la création des Belles-sœurs. Elle le reconnaît parce qu’elle l’a déjà vu à la télévision. C’est le premier écrivain qu’elle voit en personne. Carole fréquente le pensionnat Mont-Royal, dont Tremblay parlera lui-même dans Un ange cornu avec des ailes de tôle. Mais, au pensionnat, le théâtre de Tremblay est tabou : sa langue, ses femmes et son irrévérence appartiennent à un autre monde. La contre-culture la rejoint davantage que la littérature officielle. Assez tôt, elle découvre la revue des Herbes rouges. Elle ne sait pas encore qu’elle publiera un jour dans cette maison ni qu’elle y trouvera l’un de ses principaux ancrages littéraires.
Durant son adolescence, pendant l’été, elle travaille dans des usines, « dans des shops de guenilles », qu’elle me dit le plus sérieusement du monde. Elle passe aussi par un bureau gouvernemental où elle gagne 42 dollars par semaine. Une sacrée somme pour l’époque. Lorsqu’elle publie son premier recueil, Terroristes d’amour suivi de Journal d’une fiction, chez VLB éditeur, Carole David a 32 ans. Elle enseigne déjà au cégep du Vieux Montréal et elle est enceinte de jumeaux. Le livre reçoit le prix Émile-Nelligan, ex æquo avec France Mongeau, peu avant son accouchement. Elle ne s’y attend pas. La reconnaissance l’ébranle. Cette période est loin d’être simple pour elle. Après la naissance de ses enfants, elle se sépare. Elle élève seule ses jumeaux tout en continuant d’enseigner. Elle se demande si elle pourra un jour recommencer à écrire et doute de pouvoir publier un deuxième livre. Le temps manque et l’argent aussi. L’écriture doit se glisser dans les interstices de la vie : pendant les vacances d’été, et les fins de semaine, quand les enfants ne sont pas là. Cinq ans après son premier recueil, elle publie aux Herbes rouges. Cette relation éditoriale va traverser une grande partie de sa carrière. Elle parle de cette maison d’édition comme d’un lieu où elle s’est toujours sentie bien. Au moment de notre rencontre, son quinzième livre doit paraître dans un mois, presque 40 ans jour pour jour depuis ses débuts en littérature. Elle ne se sent pas rassurée pour autant : « Je suis ben ben stressée. » Il y a toujours la peur que le livre passe dans le beurre et qu’il disparaisse au milieu des autres publications. François Hébert, l’un de ses éditeurs, lui disait à la blague qu’il y aurait toujours du monde dans ses jambes. Il faut essayer de faire son chemin malgré tout. Et Carole l’a fait, quoi qu’elle puisse dire en minimisant son travail avec son humilité débordante. Elle a travaillé d’arrache-pied. Autour d’elle, beaucoup de gens sont morts, malades ou approchent de la fin. Le simple fait d’être toujours là lui paraît presque miraculeux. Écrire de la poésie pendant 40 ans exige une forme d’entêtement. Les livres se vendent peu. La reconnaissance est fragile. Les modes passent, les noms apparaissent puis s’effacent. Mais ça ne l’empêche pas de continuer et de s’entêter à trouver des vers pour exprimer ses questionnements et ses peurs.
Son nouveau livre, L’ouvrier italien tombé, approfondit une recherche sur ses origines italiennes. Elle estime être allée aussi loin qu’elle le pouvait dans cette exploration. Le livre commence par la mort de son grand-père maternel, un immigrant italien décédé dans une usine au Québec. Avec ce projet, Carole s’intéresse à la contribution des immigrants, mais aussi à leurs sacrifices, lesquels reposent sur les générations suivantes. Elle a consulté des articles de journaux, et a rapidement compris que les témoins familiaux ont disparu : « Tout le monde est mort », dit-elle. Le livre s’est donc transformé en un hommage aux grands-parents, à ce qu’ils ont perdu et construit, mais aussi aux histoires qui n’ont pas été racontées. La poésie lui a-t-elle permis de répondre aux questions liées à ses origines ? Oui, dans une certaine mesure. L’écriture est un semblant de réponse, une consolation. Elle permet d’approcher ce qui manque sans prétendre le résoudre. Carole a renoncé à tout comprendre. Elle semble même considérer que cette impossibilité est l’une des conditions de l’écriture. Ce sont souvent des femmes qui occupent le centre de son œuvre : femmes abandonnées, violentées, isolées, rendues invisibles. Leur redonner une place et une voix constitue un engagement. Très jeune, Carole David a été confrontée au déni des femmes dans la littérature, y compris en poésie. Elle a donc choisi de travailler sur les laissés-pour-compte, sur celles et ceux qu’on entend peu. Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles est devenu son livre le plus vendu. Elle se réjouit que ces voix de femmes circulent. La littérature, affirme-t-elle, ne sert pas à rien. Elle peut être engagée, et son engagement à elle consiste à faire entendre les femmes, notamment devant la résurgence des discours masculinistes. Il faut parfois, dit-elle, poser des gestes clairs et faire des déclarations. Après toutes ces années, son rapport à la poésie a changé. Elle se demande encore comment elle a pu écrire son premier livre. Elle se sent aujourd’hui moins naïve, plus consciente des enjeux de l’écriture. Mais elle se sent toujours traversée par le doute, c’est plus fort qu’elle. J’ai toujours pensé qu’il fallait se méfier des écrivains trop sûrs d’eux. Carole touche à un point fondamental : comment sait-on si nous sommes encore pertinents ? Elle a peur de se renouveler et de répéter ce qu’elle a déjà fait. Elle voit des écrivains cesser d’écrire parce qu’ils n’ont plus rien à dire, à cause de l’âge, de la maladie ou de l’épuisement. Elle-même pense à la fin. Elle me dit : « Je n’ai plus 20 ans, combien de livres me reste-t-il à écrire ? » Le défi est désormais de se maintenir dans l’écriture sans radoter. Elle a vu passer les modes, les réputations, les ascensions spectaculaires et les chutes. Elle a vu des gens disparaître du paysage littéraire, d’autres abandonner. Elle sait aussi que tout le monde n’écrit pas pour les mêmes raisons, ni toujours pour les bonnes. Au milieu de tout ça, elle essaie de rester fidèle à ce qui l’a conduite jusque-là : la nécessité d’écrire.
À la fin de notre entretien, nous sortons du café. L’humidité du mois d’août s’accroche à notre peau. À la blague, je dis que mes cheveux vont encore friser, même si je suis rasé. Carole me répond : « Moi, je frise tout le temps. » Nous marchons sur la rue Dante. Elle me raconte qu’elle a été opérée à la hanche en septembre 2025. Avant l’intervention, elle s’était déplacée pendant deux ans avec une canne. Depuis l’opération, elle a retrouvé son entière mobilité. Elle marche d’un pas décidé. J’ai du mal à la suivre. Elle contourne les flaques d’eau avec aisance. Je suis essoufflé et elle, pimpante, semble flotter de quelques centimètres au-dessus du sol. Ses cheveux blancs brillent dans la lumière humide. Carole David paraît absolument intouchable. J’ai un vague sentiment, une théorie qui m’apparaît comme une illumination. Les années lui ont permis d’apprendre non à combattre ses fantômes, mais à leur faire une place sur le trottoir. Elle marche avec eux, mange avec eux, joue avec eux, dans l’écriture comme dans la vraie vie. Cette méthode lui permet de passer à autre chose et, surtout, de ne plus avoir le sentiment qu’une ombre translucide l’empêche d’avancer.
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