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Monday, November 2, 2026

Tribune : l’analogique et les temps longs : une célébration punk contemporaine

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Lorsque dans les années 1970, une entreprise française de Créteil, Pyral, fournit des disques 33 tours master en cuivre à un laboratoire de Californie, elle ne se doute pas que deux d’entre eux seront attachés à certains des plus beaux engins jamais créés : les Voyager.

Les deux sondes interplanétaires partent en août et septembre 1977. Elles visiteront les « géantes gazeuses » que sont Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. C’est la première fois qu’un tel concentré de technologie est envoyé au plus près de ces planètes largement méconnues. Au voisinage de chacune d’elles, les sondes gagnent en vitesse, jusqu’à les faire quitter, à terme, le Système solaire.

Dans les sillons des matrices des disques : du Bach, Mozart, Beethoven, de la flûte japonaise, des chants d’initiation pygmées, des chants polyphoniques géorgiens… Pour la francophonie, la mission française de l’ONU décide de déclamer « Élévation », le poème de Charles Baudelaire. Les images encodées dans les sillons : une centaine de photographies principalement issues de la photothèque des Nations unies. Les images ont un côté délicieusement suranné, couleurs délavées, coupes de cheveux improbables et cols « pelle à tarte ». Le tout concentré dans des « Golden Records ».

Communiquer avec nos descendants dans un très lointain futur

L’ouvrage qui conte la genèse de ce projet fut mon livre de chevet pendant longtemps. L’histoire derrière la création des disques, le choix des contenus, la course pour les graver et les installer sur les sondes, vous émerveillent. Les Golden Records constituent les plus belles des bouteilles jetées à la mer, racontées par l’astrophysicien Carl Sagan.

De ma formation d’ingénieur, j’ai conservé une passion jamais rassasiée pour l’exploration spatiale. Du journalisme ensuite, un amour des histoires hors du commun, fouillées, denses, riches, singulières et émouvantes. Ces histoires peuvent changer des parcours, des rêves, des vies.

Il y a quelques années, je fonde Sanctuary, une initiative visant à poser sur la surface de la Lune une capsule temporelle. Contrairement aux Golden Records, elle vise moins à communiquer avec une potentielle intelligence E.T., mais avec nos descendants dans un très lointain futur.

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Carl Sagan avait raison, lorsqu’en parlant des plaques Pioneer qui avaient précédé les Golden Records, il notait que la probabilité de la découverte de ces deux artefacts était extrêmement faible. Mais ce qui était certain « c’est que des milliards de personnes sur Terre se seront reconnues sur la plaque ».

De la même façon, Il est probable que Sanctuary et ses vingt-quatre disques de saphir ne soit trouvé par un explorateur dans un très lointain futur. Mais nous voulons raconter son histoire, qui comptera tout autant que l’objet lui-même. Tout comme la Plaque Pioneer et le Disque d’Or, nous l’espérons, des millions de personnes seront fascinées, émues et transportées par nos contenus.

Sanctuary emmènera symboliquement l’humanité tout entière

Les équipes de Sanctuary mettent aujourd’hui en place un écosystème culturel qui sera activé dans les prochaines années : expositions, films, documentaires, concerts, publications, contenus éducatifs et jeux vidéo. Nous explorons toutes les formes de narrations.

Pourquoi le public sera-t-il fasciné ? Parce que cette histoire, c’est aussi la leur. Sur les quatre premiers disques de Sanctuary, le plus grand diviseur commun : une paire de génomes mâle et femelle. De ce chaos de pixels noirs et blancs surgit l’ordre, la conscience, la vie, l’amour, la possibilité de générer une descendance. Vous, moi, eux. Une certitude scientifique aussi, qu’importe l’origine géographique ou ethnique, le génome ne diffère que de 0,1 % entre deux personnes : des variations infimes, imperceptibles à l’œil.

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Si douze hommes ont marché sur la Lune lors du programme Apollo, avec Artemis, Sanctuary y emmènera symboliquement l’humanité tout entière. La suite : « ce que l’on sait » avec une sélection de contenus scientifiques, de l’austère, du complexe, du simple (mais jamais simpliste), du sérieux et du futile. Nous attaquons aujourd’hui la dernière partie, « ce que l’on fait », avec de l’art.

Découvrez Sanctuary On The Moon. © Sanctuary On The Moon

Penser l’intelligibilité sur des millions d’années

De façon presque ironique, penser l’intelligibilité sur des millions d’années, impose notamment de retourner vers des moyens analogiques, comme l’avait fait Sagan. Ses équipes utilisaient une matrice de disque 33 tours. Nous utilisons des disques en saphir enduits de résine et de nitrure de titane. C’est dans cet alliage métallique que les dizaines de milliards de pixels seront gravés. Visibles à l’œil nu : des images. Puis, d’infimes détails émergent et seule une association de lentilles optiques reste nécessaire pour leur décodage.

La magie opère. L’excitation se fait plus intense. L’exploration commence.

Nous croyons au pouvoir et à la beauté de l’analogique, tout comme celui de la création originale. Sanctuary s’inscrit à rebours de notre époque qui érige l’IA comme prophète de toutes les promesses. Sanctuary s’affranchit par ailleurs du tout numérique : une initiative low-tech réalisée avec des outils high-tech.

Créer une gigantesque fresque avec la collaboration de plusieurs dizaines de cerveaux, de graphistes et d’artistes, le tout de façon analogique… relève aujourd’hui presque d’une célébration punk. Michael Benson, artiste et auteur américain avec qui nous collaborons, nous confiait un jour que nos disques avaient un air « steam punk », rétrofuturiste.

Avec Sanctuary, nous pensons aussi le temps long plutôt que l’immédiat ou l’éphémère. Préférer le précieux, moins le superflu. Accepter et embrasser l’imperfection, aussi, comme composante inhérente à l’humain. Après tout, Sanctuary n’est pas une encyclopédie exhaustive, nous ne pouvons tout mettre.

Tout comme les artefacts créés pour les Pioneer et les Voyager, nous ne pourrons uploader de nouvelles données. L’artefact restera figé, pour l’éternité.

Conserver le plus beau des défauts : la curiosité

Sur Terre, dans les prochaines années, des expositions, des livres pour enfants, au détour d’un jeu vidéo, ou dans une salle de classe de France, en Europe, en Afrique, en Asie ou dans les Amériques… un élève, un adolescent, sera happé par la pertinence, la beauté des contenus étalés sur des dizaines de milliards de pixels, tout comme je le fus par ces quelques vers de Baudelaire, intégrés dans le Golden Record et lus par l’ancienne diplomate Bernadette Lefort :

(…) Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté
(…)

Penser le temps long, c’est se projeter dans un avenir désirable. Penser des millions d’années, ce n’est pas s’affranchir de « l’éco-anxiété » ni des préoccupations liées aux conflits, mais stipuler que le champ des possibles reste ouvert.

C’est aussi faire le pari – pas si risqué que ça – que l’humanité conservera le plus beau des défauts : la curiosité.

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