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Monday, September 21, 2026

Haïti: écoliers, fonctionnaires… plus personne n'est épargné par le kidnapping à Port-au-Prince

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Dans le secteur de la capitale haïtienne, le quartier de Delmas 31 est devenu, ces derniers jours, l’un des principaux foyers de ce phénomène. Devenu une véritable « entreprise florissante » pour les ravisseurs, le kidnapping est un drame sans nom pour les familles, qui s’endettent et s’appauvrissent, et qui parfois ne parviennent même pas à réunir les sommes exigées pour libérer leurs proches. 

De notre correspondant à Port-au-Prince,

Il est 17h30, la journée touche pratiquement à sa fin à Delmas 31. Les motos et les véhicules circulent à vive allure. Les marchands ambulants et ceux qui mènent leurs petits commerces sur le trottoir se dépêchent de ramasser leurs marchandises et de rentrer chez eux. La scène ressemble presque à une course contre la montre, comme si chacun cherchait à échapper à la venue d’un cyclone. Ici, il ne faut pas rester trop tard. Pour cause : Delmas 31 est devenu l’un des bastions du kidnapping à Port-au-Prince.

Magdala vient de terminer de ranger ses affaires. La montée vertigineuse du phénomène l’inquiète : « Avec cette situation de kidnapping dans le pays, tout le monde a peur de sortir. Le plus souvent, les kidnappeurs s’habillent comme des policiers. Ils peuvent te kidnapper et te retenir pendant plusieurs jours, sans que ta famille ait de tes nouvelles. Mais on est quand même obligé de sortir. On n’a pas d’autre choix. On est obligé d'aller dans la rue, mais on le fait avec beaucoup de prudence. »

Tout près d’elle, Madeleine se dépêche elle aussi. Des proches à elle ont été victimes de kidnapping. Depuis plus de 15 jours, ils sont entre les mains des ravisseurs, nous dit-elle, sans vouloir se faire enregistrer.

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C’est la même réalité pour Maxène. Croisé dans les parages de Delmas 31, un sachet contenant des vêtements en main, valise au dos, il attend l’arrivée d’un motard pour rentrer chez lui. Le sexagénaire affirme avoir un proche entre les mains des ravisseurs, et fustige le comportement laxiste des autorités qui n'entreprennent rien pour contrecarrer les kidnappeurs.

« J’ai actuellement un proche entre les mains des ravisseurs. Il a été enlevé lundi dernier à Delmas 31, tout près du collège Saint-Louis. Ce matin, les ravisseurs m’ont appelé et ils étaient en train de maltraiter l’otage, déplore Maxène. Cela fait plus d’un mois que le kidnapping refait surface autour de Delmas 31, 33 et 75. C’est irresponsable de la part des responsables de la chaîne de sécurité et du gouvernement. Ce sont des incapables. Comment se fait-il que le kidnapping prenne autant d’ampleur à Delmas et que la police n’arrive pas à prendre des mesures de sécurité pour empêcher ou contenir le phénomène dans cette zone ? »

Une question à laquelle même les forces de l’ordre semblent avoir du mal à répondre. Les ravisseurs n’ont peur de rien. Jeudi dernier, une passante a été tuée à Delmas 31 lors d’échanges de tirs entre la police et des présumés ravisseurs. Selon les informations disponibles, le drame est survenu au cours d’une tentative de kidnapping déjouée.

Les habitants vivent avec la peur au ventre

Delmas 31 est donc devenu le bastion du kidnapping. Face à cette réalité, les riverains vivent la peur au ventre. Stéphanie, dans la vingtaine, habite précisément dans la zone. Ce vendredi après-midi, elle ne perd pas une seconde pour rentrer chez elle alors qu’elle vient à peine de terminer son cours. 

« Au moment où je vous parle, Delmas 31 est considérée comme une zone rouge. Moi, en tant qu’être humain, oui, j’ai peur. J’ai vraiment peur. Là, maintenant, comme vous le voyez, je me dépêche de rentrer à la maison parce que je ne veux pas que l’obscurité me surprenne dans la rue. Personne n’est épargné. La situation est vraiment préoccupante. Matin, midi, comme le soir, les ravisseurs opèrent à différents moments de la journée et peuvent vous kidnapper comme ils veulent. »

Abandonnée, selon elle, par l’État, cette jeune femme, qui se dit chrétienne, affirme ne pas compter sur les autorités, mais préfère remettre son sort à Dieu : « En tant qu’être humain, oui, je dois avoir peur. Mais en tant que chrétien, je dis : "Dieu, je laisse tout entre tes mains, je te laisse le contrôle." Quand je passe dans une zone et qu’après, j’apprends qu’un kidnapping y a eu lieu, surtout si j’ai eu un retard avant de passer dans le quartier, je me suis dit : "c’était le plan de Dieu pour que cela ne m’arrive pas". »

Le phénomène ne se limite plus à Delmas 31. D’autres zones, autrefois relativement épargnées, commencent à leur tour à être touchées. C’est notamment le cas de Lalue, non loin du Champ de Mars, où trois élèves auraient été enlevés récemment.

Colson, croisé à Bois-Verna, raconte avoir récemment été témoin d’un enlèvement dans cette zone, et interpelle les autorités : « Le phénomène du kidnapping nous affecte beaucoup. Moi, j’habite à Christ-Roi. Récemment, à Lalue, un kidnapping a eu lieu. Lorsque les membres de la population ont essayé d’intervenir, les ravisseurs ont eu le temps de s’échapper. Nous ne pouvons plus circuler normalement. Si des zones comme Lalue, qui était une zone moins touchée avant, commencent maintenant aussi à être affectées par le kidnapping… Nous demandons à l’État d’agir. Nous demandons à l’État de dire un mot pour nous. Nous payons l’État, il perçoit nos taxes, l’État doit nous sécuriser aussi. »

Les écoliers, cibles privilégiées des kidnappeurs

Enfants, jeunes, adultes : aucune catégorie n’est épargnée par ce fléau. Les écoliers en particulier sont devenus des cibles, parfois enlevés alors qu’ils se rendaient tout simplement en cours.

Les cas les plus récents remontent au 9 septembre, à Delmas 75, où environ trois enfants ont été enlevés avec leur chauffeur alors qu’ils se rendaient à l’école. Un autre cas a également été recensé à Lalue, au bas de la ville, où des écoliers ont, là aussi, été kidnappés.

Des professionnels de la santé et des travailleurs de la presse sont aussi tombés dans les filets des kidnappeurs. C’est le cas du Dr Pierre Eugène Roy, de son épouse et de son fils, enlevés le 11 septembre 2026 sur la route de Bourdon. Si la femme du médecin a été libérée, lui et son fils seraient toujours otages. D’autres victimes sont aussi entre les mains de ravisseurs, à l’image de Wesly Renaud Jean, journaliste à Radio Télé Métropole, enlevé à Delmas 31 et qui figure parmi les personnes dont la libération est toujours attendue, selon les informations disponibles.

Des officiels du gouvernement aussi touchés

Le phénomène n’épargne pas non plus les représentants de l’État. Le cas le plus récent est celui de Stéphanie Paultre, directrice générale de l’Office national de partenariat en éducation (Onape), un organe sous tutelle du ministère de l’Éducation. Elle a été kidnappée dans l’Artibonite, en compagnie de l’avocat Caleb Jean-Baptiste. Depuis, ils sont toujours entre les mains des ravisseurs.

Bien avant ce cas, il y a plus de trois mois, l'inspecteur de police James Boyard avait été enlevé en compagnie de son enfant. Depuis, aucune nouvelle de ce spécialiste en sécurité et chef de cabinet du ministre de l’Intérieur et du ministre de la Défense : personne ne sait s’il est encore vivant. Malgré ces cas, le gouvernement n’a, jusqu’ici, même pas levé le petit doigt.

Le CARDH documente le phénomène

Le phénomène est documenté par le Centre d’analyse et de recherche en droits humains (CARDH), dirigé par l’avocat Gédéon Jean, directeur exécutif de cette ONG. Selon l’organisme, environ 150 cas de kidnapping ont été recensés durant le troisième trimestre de l’année en cours.

Interrogé sur les facteurs expliquant ce regain des cas d’enlèvement, Gédéon Jean évoque plusieurs pistes : « Plusieurs facteurs peuvent expliquer la recrudescence des cas d’enlèvement en Haïti. Le premier : les offensives de la coalition [de gangs] Viv Ansanm pour forcer à accepter sa proposition de négociation. Le deuxième facteur, ce serait d’entraver les efforts pour améliorer les conditions de sécurité, dans l’idée d’entraver le processus de transition, qui a déjà beaucoup de limites. Et enfin, cela pourrait s’expliquer par une stratégie de perturber le processus électoral en cours. »

Le phénomène ne laisse pas indifférent l’Office de la protection du citoyen (OPC). Son responsable, le juge Jean Wilner Morin, affirme avoir déjà écrit au Premier ministre pour lui demander de saisir le Conseil supérieur de la police nationale, afin de réfléchir et de planifier un véritable plan de sécurité associant l’ensemble des forces censées combattre les gangs : armée, police et force internationale déjà déployée ou à venir.

« Le droit à la vie est un droit fondamental, tout comme le droit de vivre dans un environnement sécurisé, déclare le protecteur du citoyen. Le gouvernement, qui est chargé de prendre les mesures pour contrer ce problème, doit s’activer. » Jean Wilner Morin rappelle que tous les secteurs sont touchés par le kidnapping (commerce, éducation, santé, religion), et assure que l’OPC entend appuyer et conseiller les autorités, sur la base des résolutions des Nations unies et des engagements pris par le gouvernement, pour trouver une issue à la crise sécuritaire.

Des mesures gouvernementales sans effet

Port-au-Prince connaît cette recrudescence des cas de kidnapping alors que, quelques jours seulement avant la rentrée scolaire, les autorités avaient assuré qu’elles prendraient des mesures pour sécuriser les enfants.

Mais pour l’heure, ces mesures ressemblent à des coups d’épée dans une mer agitée. Les gangs continuent d’imposer leur loi et de procéder à des enlèvements, tandis que la peur s’installe un peu plus chaque jour dans le quotidien des Port-au-Princiens, qui ne savent plus à quel saint se vouer.

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