Au Bas-Saint-Laurent, le sempiternel enjeu du prolongement de l’autoroute 20
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral, un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, l’expansion autoroutière dans Rimouski et Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques.
Prolonger l’autoroute 20 jusqu’à Rimouski ? « Ça fait ben, ben, ben des années qu’on en entend parler… » répond une dame rencontrée à sa ferme du 2e Rang de Saint-Fabien pendant que les bœufs du voisin mastiquent de l’herbe. « À mon avis, il faudrait plus d’investissements dans les chemins existants », tranche-t-elle, trop discrète pour donner son nom.
C’est dans cette tranquille campagne, courtepointe de boisés, de ruisseaux et de champs de foin, que pourrait passer la fameuse autoroute dont on parle ici depuis des décennies. Si jamais le projet allait de l’avant, on sacrifierait ce paysage pour agrandir le royaume de l’asphalte et des moteurs.
Au Bas-Saint-Laurent, l’A-20 s’interrompt sur 53 km entre Notre-Dame-des-Neiges et Le Bic, le secteur le plus à l’ouest de Rimouski. Elle reprend ensuite pour 45 km jusqu’à Mont-Joli. À la veille des élections, les partis promettent souvent de compléter l’autoroute, mais, une fois au pouvoir, ne délient pas les cordons de la bourse.
La Coalition avenir Québec offre un bon exemple : en 2022, elle a réinscrit ce tronçon d’autoroute dans le Plan québécois des infrastructures (PQI) et, en 2024, elle a octroyé 30 millions de dollars pour des contrats de conception. Mais, en 2025, elle suspendait toute l’affaire pour des raisons budgétaires.
Pancartes et sécurité
Le prolongement de l’A-20 ne fait pas l’unanimité. Certains élus locaux le réclament ardemment pour stimuler l’économie. D’autres s’y opposent pour protéger la rivière des Trois Pistoles. Même chose chez les citoyens. Devant les habitations et les commerces, on voit des pancartes « On veut l’A-20 » aussi bien que des pancartes « Oui à une 132 améliorée ».
Une chose est sûre : la circulation s’accroît sur la route 132. Depuis 2000, le nombre de véhicules a augmenté d’environ 40 % à la hauteur de Saint-Simon-de-Rimouski. En été, les résidents doivent endurer un flux de véhicules lourd comme de la mélasse. Et sur les segments rapides (90 km/h), il peut être très difficile, voire dangereux, de quitter la route.
Agrandir l’autoroute 20, « c’est un enjeu de sécurité, de qualité de vie et de développement », affirme Blandine Michaud, qui habite sur la 132 en périphérie de Saint-Fabien. Elle nous reçoit dans sa maison, dont les fenêtres sont à triple vitrage pour couper le bruit. C’est elle qui, depuis environ trois ans, rassemble les citoyens en faveur de l’A-20.
Mme Michaud en mène large. Ces dernières semaines, elle a rencontré les candidats caquiste et conservateur de Rimouski. « Et là, on rencontre le péquiste Yohann St-Pierre cet après-midi », souligne-t-elle. D’autres militants pour l’A-20 font pareil dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques.
Dans ce dossier, l’enjeu de la sécurité est sur toutes les lèvres. Des accidents terribles surviennent ponctuellement sur la 132 entre Notre-Dame-des-Neiges et Le Bic. Rappelons celui de Bryan Fournier, 18 ans, qui est mort en septembre 2023 au Bic après un face-à-face avec une camionnette, en plein brouillard.
Les statistiques sont toutefois nuancées. Le ministère des Transports juge que le tronçon est « sécuritaire ». Et un rapport du CISSS du Bas-Saint-Laurent, publié en 2024, n’établit pas que ce segment est particulièrement dangereux. De 2018 à 2021, neuf accidents graves ou mortels y sont survenus, sur un total de 234 dans la région.
Finances publiques
Rencontré à l’embouchure de la rivière des Trois Pistoles par un matin pluvieux, Sébastien Rioux, un militant qui s’implique dans le dossier depuis 2012, croit qu’une « 132 améliorée » serait une meilleure solution qu’un prolongement d’autoroute. (Autoroute qui, d’ailleurs, n’aurait que deux voies contiguës, sans terre-plein, selon les tracés planifiés.)
Il propose, dans un premier temps, d’ajouter des bandes rugueuses, des haies brise-vent et des lampadaires. Et dans un deuxième temps, d’élargir la 132 pour en faire une route « 2 + 1 » où une voie centrale, bordée par un muret ou une glissière, changerait de direction tous les quelques kilomètres pour permettre les dépassements. Il suggère aussi de bâtir un détour pour contourner Saint-Simon.
M. Rioux s’implique avec d’autres citoyens pour des raisons environnementales : l’ajout d’un pont au-dessus de la rivière détruirait un écosystème fragile, empiéterait sur des sentiers pédestres et condamnerait un coin de baignade populaire. L’autoroute, elle, toucherait des terres agricoles, des boisés, des ruisseaux et des milieux humides.
Mais l’homme de 50 ans défend aussi l’argument des finances publiques. L’A-20 coûterait des centaines de millions de dollars, voire plus d’un milliard. « Le Québec est au bord du gouffre avec ses infrastructures routières, dit-il. Et le déficit d’entretien concerne aussi les hôpitaux et les écoles. À un moment donné, de l’argent, il n’y en aura pas pour tout. »
Encore récemment, le Conseil régional de l’environnement du Bas-Saint-Laurent a réitéré son soutien à la 132 améliorée. À la radio, son directeur a souligné que, pour alléger la circulation sur cette route nationale, il faudrait aussi bonifier les transports collectif, ferroviaire et maritime, qui sont par ailleurs moins dommageables pour le climat.
En 2022, le Comité consultatif sur les changements climatiques exhortait le gouvernement du Québec à mettre la pédale douce sur les développements autoroutiers. Sa recommandation ciblait les six grandes villes de la province (pas Rimouski), mais son argumentaire est généralisable.
Dans sa cuisine, Blandine Michaud n’en démord pas : une 132 améliorée ne vaut pas une véritable autoroute. « Est-ce qu’il y a beaucoup d’autoroutes au Québec où le gouvernement a laissé un trou de 53 km ? demande-t-elle. Si vous voulez des économies, faites des trous dans les autres autoroutes… »
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