Alberta | Des Québécois replongés dans un référendum

(Lethbridge) Ils ont quitté le Québec pour l’Alberta et pensaient ne plus jamais vivre un référendum sur l’indépendance de leur province. Des Franco-Albertains sont aujourd’hui replongés dans un débat à saveur constitutionnelle dans lequel leur apport pourrait s’avérer crucial.
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Il y a en Alberta un Trudeau qui votera Oui dans le référendum sur l’avenir de la province au sein du Canada. Non seulement il votera, mais il fait aussi activement campagne pour l’« option 2 », visant à entamer le processus pour la tenue d’un référendum sur la séparation de l’Alberta du Canada.
Ce Trudeau, ce n’est ni Justin ni Alexandre, mais plutôt Benoit, un ancien candidat adéquiste qui partage le même ancêtre que Pierre Elliott Trudeau.
« J’ai toujours été très de droite pour le Québec », soutient M. Trudeau en entrevue avec La Presse en marge d’une rencontre publique d’un groupe séparatiste à Lethbridge, au sud de Calgary.
PHOTO ANTOINE TRÉPANIER, LA PRESSE
Benoit Trudeau
Je suis devenu chrétien évangélique en 2003 au Québec, j’ai implanté des églises à Victoriaville, puis à Saint-Jean-sur-Richelieu et j’ai travaillé pour [Stephen] Harper.
En 1994, à l’âge de 22 ans, Benoit Trudeau s’est porté candidat de l’Action démocratique du Québec (ADQ) dans Brome-Missisquoi. Il a perdu son élection, mais a rapidement été aux premières loges du référendum de 1995.
Devant une centaine de personnes rassemblées dans un centre communautaire de Lethbridge, M. Trudeau énumère les réalisations du Québec moderne. Il parle d’Hydro-Québec, de la crise d’Octobre, de la Caisse de dépôt, de la Sûreté du Québec et décrit ce que veut dire être autonomiste au Canada.
« La logique québécoise, c’est : agir d’abord, demander la permission jamais », lance-t-il, soulevant l’ire dans la salle. « Si le fédéral n’est pas content, eh bien, il peut poursuivre en justice. Et si tu n’es pas content du jugement de la Cour suprême, eh bien, tu l’ignores tout simplement », dit-il.
Leviers de négociations
Benoit Trudeau ne pensait pas refaire de politique après son départ d’Ottawa pour l’Alberta, il y a près de 20 ans. Mais depuis, la gestion de la COVID-19 par le gouvernement de Jason Kenney l’a replongé dans ses vieilles amours.
Il a travaillé à faire élire Danielle Smith et aide maintenant le camp séparatiste à gagner le référendum du 19 octobre. À un point tel qu’il a écrit cinq livres en prévision de ce référendum.
C’est que le gouvernement Smith, qui souhaite avoir des leviers de négociations avec Ottawa, a autorisé neuf questions sur une pléthore de sujets comme l’immigration, la nomination des juges et d’autres changements constitutionnels. Puis il y a la fameuse dixième question qui porte sur l’indépendance.
La dixième question lors du référendum
L’Alberta devrait-elle demeurer une province du Canada, ou le gouvernement de l’Alberta devrait-il entamer le processus juridique prévu par la Constitution canadienne pour tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit se séparer du Canada ?
Option 1 : L’Alberta devrait demeurer une province du Canada.
Option 2 : Le gouvernement de l’Alberta devrait entamer le processus juridique prévu par la Constitution canadienne pour tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit se séparer du Canada.
Benoit Trudeau ne veut pas que l’Alberta devienne un pays. Comme bon nombre d’Albertains qui voteront pour de l’indépendance en octobre, il souhaite que sa province d’adoption reste au Canada. Or, il veut qu’un premier référendum gagnant pousse Ottawa à changer la dynamique au sein de la fédération et que l’Alberta gagne en influence.
« Je veux que ma province soit forte et je veux qu’elle soit assez forte pour être capable de démanteler le système fédéral de la façon dont il est fait parce que je pense que ça ne fonctionne pas », dit M. Trudeau en entrevue.
Dans la salle communautaire, Salina Hewko écoute attentivement. Elle est indécise. Historiquement, les Franco-Albertains ont un profond attachement au Canada.
Communauté francophone
Après tout, le gouvernement fédéral leur garantit des droits constitutionnels, notamment en éducation, et du financement par l’entremise de Patrimoine canadien.
La femme originaire de Trois-Rivières est établie depuis 20 ans en Alberta et travaille justement dans une école francophone de Lethbridge.
« On se pose tous la question : si on ne fait plus partie du Canada, notre argent va venir d’où ? Est-ce que l’Alberta veut soutenir la francophonie ? Est-ce que l’Alberta veut soutenir deux langues comme le Canada ? Ou est-ce que les francophones, c’est comme : vous êtes minoritaire, donc “‘we don’t care about you” ? C’est une grosse question », explique-t-elle.
Mais cela ne l’empêche pas d’être frustrée par la situation actuelle. L’Alberta est riche. Elle donne des milliards de dollars en péréquation pour aider des provinces moins riches, dont le Québec.
« Je trouve qu’on donne beaucoup, puis qu’on en reçoit très peu en comparaison de provinces qui sont moins riches », dit-elle.
À Lethbridge, Salina fait partie d’une communauté francophone qui constitue moins de 1 % d’une population de plus de 98 000 habitants, selon les données du recensement 2021 de Statistique Canada. Selon le gouvernement provincial, la population de Lethbridge a dépassé le cap des 113 000 habitants, cinq ans plus tard.
À l’échelle de l’Alberta, les francophones constituent environ 2 % de la population. Le quart est originaire de l’Alberta, 40 % viennent d’ailleurs au pays et le dernier tiers de l’international.
Canadiens pour toujours
« C’est important qu’on soit visibles. C’est important qu’on fasse partie de cette campagne-là. C’est la première fois qu’on a une campagne citoyenne qui est bilingue », explique la présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), Nathalie Lachance. Elle aussi est originaire du Québec. Elle aussi a vécu les référendums québécois de 1980 et de 1995.
Aujourd’hui, l’ACFA s’allie avec le groupe Canadiens pour toujours pour promouvoir le Canada en Alberta.
Ce qu’on entend, c’est que la majorité des francophones souhaitent rester au sein du Canada. Ce n’est pas unanime, on n’est pas monolithiques, mais il y a vraiment une majorité.
À Calgary, Louis Grenier est lui aussi investi dans Canadiens pour toujours. Il est l’un des bénévoles qui s’assurent que le groupe soit bilingue dans ses communications.
Originaire de Coaticook, M. Grenier est déménagé en Alberta il y a près de 45 ans, après le premier référendum au Québec.
Pour lui, le mouvement indépendantiste a une résonance particulière. Il est un fédéraliste convaincu même s’il confie, sourire en coin, que le cousin de sa mère était un dénommé Jacques Parizeau, leader des forces souverainistes québécoises en 1995.
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Louis Grenier
« Le mouvement séparatiste québécois est basé sur le besoin de la langue française […] sur la conception d’une culture. Ici, ce qu’on voit, c’est que c’est surtout pour appuyer les compagnies pétrolières. Ce n’est pas une culture qu’ils défendent, c’est une source de revenus », dit-il.
N’empêche, il a encore en mémoire les images de la crise d’Octobre en 1970 et « l’explosion des bombes dans les boîtes postales dans différents endroits à Montréal ».
Il n’y a pas de parti politique indépendantiste en Alberta pour représenter les deux camps. Des groupes tiers, dont font partie bon nombre de manifestants du « Convoi de la liberté » du côté séparatiste, mènent la charge.
« Ce qui m’inquiète, c’est de voir certains de ces extrémistes-là qui, d’après moi, pourraient être incités à la violence », dit-il.
Aujourd’hui, Louis Grenier veut que les Québécois réalisent que la majorité des Albertains ont une affection pour le reste du Canada, y compris le Québec.
« C’est important que les Québécois fassent savoir qu’eux aussi, ils nous aiment. C’est peut-être un gros mot à dire, ça, mais c’est qu’on a beaucoup à s’offrir les uns les autres. C’est ce qui fait la force de notre pays », dit-il.
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