Manifestations en Europe : comment les inégalités économiques ont nourri la colère sociale ?

Des besoins fondamentaux non satisfaits dans une société riche
À Lisbonne, Tirana, Paris ou Cologne, les manifestants dénoncent des logements trop chers, un pouvoir d’achat en chute libre, un sentiment d’abandon. "Dans un très grand nombre de villes, de métropoles européennes, le prix du logement a complètement été déconnecté des revenus, des salaires de la plus grande partie de la population", explique le professeur à l’université Paris 8 et à l’Université de Genève.
La colère émerge de contextes différents, d’un coin à l’autre de l’Europe, mais elle s’articule souvent autour de besoins fondamentaux non satisfaits. Nicolas Duvoux pointe les questions alimentaires et énergétiques comme autant de domaines où la tension est devenue quotidienne.
Et puis il y a ce paradoxe qui saute aux yeux d’une partie de la population : "On vit dans des sociétés extrêmement riches, développées, technologisées, et qui pourtant sont mises en défaut sur des choses qui peuvent paraître extrêmement simples : se loger, se nourrir, se soigner, être éduqués", souligne-t-il.
Une "conjonction d’inquiétudes" en tous genres
En France plus spécifiquement, la situation prend une tournure particulière. Les syndicats ont appelé à une grève générale ce jeudi, les étudiants au blocage des établissements, et les Gilets jaunes annoncent leur retour dans les cortèges. Les luttes jusqu’ici disparates (des lycéens ou contre la vie chère…) tendent à se rejoindre. On ne peut donc pas parler d’un simple conflit générationnel ou d’une révolte isolée de la Gen Z. Nicolas Duvoux évoque une "conjonction d’inquiétudes sociales, économiques et, dans le cas français, politiques".
Il pointe aussi un paramètre central de l’équation actuelle dans son pays : il y a, selon lui, "une très forte incertitude sur le fait que les élections présidentielles et législatives de l’an prochain contribuent à résoudre leurs problèmes". Pour une large partie la population, "le débouché électoral naturel des colères n’est pas perçu comme une solution".
Dernier facteur aggravant : le poids du dérèglement climatique dans ce climat d’anxiété collective : les épisodes de chaleur extrême vécus au printemps et à l’été derniers ont convaincu beaucoup de personnes que l’inconfort n’était pas une parenthèse, mais une réalité appelée à s’intensifier.
Munich, le 31 octobre : des personnes se rassemblent pour une marche de protestation organisée par la Génération Z en Allemagne. Des manifestations étudiantes similaires ont eu lieu dans au moins 31 autres villes du pays. © Getty Images – Lukas Barth
Au-delà des revendications matérielles, Nicolas Duvoux observe une blessure plus profonde dans le tissu social : la perte du sens du futur. "Une partie de ce qu’on vit au quotidien, des satisfactions, des frustrations, des attentes, des colères, sont liées à notre capacité à penser que demain sera meilleur qu’aujourd’hui", explique-t-il.
Or, ce ressort psychologique et social est aujourd’hui grippé. Qu’il s’agisse de l'environnement, de l'économie ou de la politique, le futur n’est plus perçu comme porteur d’amélioration. "Ça crée une forme de crispation extrêmement intense", analyse le sociologue. Et si les jeunes sont particulièrement mobilisés, dans des contextes pourtant très différents à travers l’Europe, c’est précisément parce que "le futur se dérobe devant eux alors qu’il faut qu’ils construisent leur place dans la société".
Écouter le subjectif pour comprendre les inégalités

Face à cette crise, Nicolas Duvoux plaide dans son nouvel essai, Des vies volées, de la dépossession à la participation (Presses universitaires de France), pour une meilleure écoute du ressenti des populations. Une démarche évidente pour les sociologues, mais qui fait défaut dans les sphères politiques, selon lui.
Il défend l’idée que le subjectif "donne accès à la plénitude des inégalités". Écouter ce que les gens disent de leur propre situation permettrait d’accéder à des informations plus précises sur les écarts entre groupes sociaux, et même d’anticiper des dégradations futures, notamment en matière de santé.
Des "inquiétudes existentielles" de la jeunesse qui doivent être entendues
Le risque, selon Nicolas Duvoux, est celui d’une fracture croissante entre des catégories dominantes qui se sentent associées aux décisions, et des pans entiers de la population qui se sentent "rejetés, marginalisés". Il cite en exemple le Brexit, les tensions en Allemagne de l’Est ou encore la situation aux États-Unis. Des signaux d’une "nostalgie d’un temps passé" qui ne doivent rien au hasard.
"Les éléments d’inquiétudes existentielles doivent être entendus, parce que d’une manière ou d’une autre, elles se manifesteront". Sans cela, avertit-il, les démocraties risquent de se retrouver face à des mouvements qui remettent en cause leurs fondements mêmes. "C’est un peu minuit moins une pour nos démocraties", ajoute Nicolas Duvoux.
► Écoutez ci-dessus l’intégralité de cette interview dans le podcast du Monde en direct.
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