Espagne : comment la crise du logement a-t-elle mené à des élections anticipées?

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Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a convoqué la semaine dernière des élections législatives anticipées, dans la foulée des manifestations sans précédent contre la crise du logement qui secoue le pays, et du rejet par le Congrès des députés des mesures proposées par son parti pour enrayer la crise.
Prévue pour le 29 novembre, l’élection devance de six mois la date d’échéance de son mandat. Les turbulences actuelles pourraient donner à son parti – le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – l’élan nécessaire pour atteindre la majorité absolue qu’il tente en vain d’obtenir depuis 2018, mais le pari n’en demeure pas moins risqué pour le premier ministre socialiste, alors que la droite gagne du terrain dans les sondages.
Ce n’est que maintenant, alors que les manifestations et les troubles se propagent partout en Espagne, qu’ils ont commencé à s’intéresser au logement social et à la question de savoir où les gens de ce pays peuvent se permettre de vivre
, déplore Sofía Olivares, 25 ans, étudiante et porte-parole du groupe de défense du droit au logement Derecho al Techo
(Droit au logement).
En plaçant maintenant l'accessibilité du logement au cœur de sa campagne, M. Sánchez espère rallier les électeurs progressistes à sa cause, tout en détournant l'attention des critiques à l'égard de son parti et de lui. Parmi celles-ci figurent notamment les enquêtes pour corruption visant son entourage proche et la crise migratoire dans l’enclave espagnole de Ceuta.
Aux origines de la crise
Les manifestations pour le droit au logement se sont déclenchées en Espagne à la suite de l’éviction de Maricarmen Abascal, devenue le visage de la crise. Âgée de 87 ans, elle a été expulsée de son logement madrilène à la fin du mois de septembre et est morte deux semaines plus tard.

Des gens se rassemblent autour de bougies, de fleurs et de messages déposés sur un lieu de recueillement dédié à María del Carmen Abascal, près du campement de protestation de la Puerta del Sol à Madrid, en Espagne, le 9 octobre 2026.
Photo : Getty Images / LUCAS SANSBERRO / AFP
En réaction, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues de Madrid. Certains ont érigé un campement sur la Puerta del Sol, célèbre place publique et lieu hautement touristique. La vague de protestation s’est également répandue un peu partout au pays, menant dans certains cas à des affrontements musclés avec la police.
À Las Palmas de Gran Canaria, une ville située dans l’archipel espagnol des Canaries, au large de la côte ouest de l’Afrique et l’une des destinations touristiques les plus prisées d’Espagne, les résidents sont eux aussi descendus dans la rue ces dernières semaines.
En plus d’être une destination touristique populaire, les îles Canaries font partie des régions les plus pauvres d’Espagne – près 30 % de leur population est à risque de pauvreté – et elles sont durement touchées par la crise du logement.
Sofía Olivares, du groupe Derecho al Techo
, croit que le gouvernement local est à blâmer, puisqu’il priorise trop, selon elle, le tourisme. Il freine constamment les politiques de logement au profit du tourisme
, affirme-t-elle, ajoutant que la rareté des terrains et l’absence de contrôle des loyers ont aggravé la crise.
Dans la dernière semaine, souligne-t-elle, son organisation est venue en aide à neuf familles menacées d’éviction.
Le manque de logements sociaux représente pour elle une autre préoccupation majeure. Cela fait une dizaine d’années qu’aucun logement social n’a été construit aux Îles Canaries
, explique-t-elle, ajoutant que plus de 30 000 personnes, rien que dans ces îles, sont inscrites sur des listes d’attente pour un logement social.
Un problème qui n’est pas limité à cette région : les logements sociaux représentent environ 1,7 % du parc immobilier espagnol, un pourcentage bien inférieur à celui de la plupart des pays de l’Union européenne.
Par ailleurs, la Banque d’Espagne estime que le pays accuse actuellement un déficit d’environ 750 000 logements, déficit qui devrait dépasser le million d’ici 2028.
Montée de la droite
Réagissant aux manifestations, le gouvernement de Pedro Sánchez a proposé deux mesures d’urgence au début du mois d’octobre, qui ont été rejetées par le Parlement.
Une journée après avoir annoncé l’élection anticipée, son gouvernement a adopté une version légèrement modifiée des mesures, qui incluent des dispositions visant à plafonner les loyers, à interdire temporairement les évictions et à interdire aux entreprises d’acheter des maisons.

Des manifestants à Barcelone, le 9 octobre 2026
Photo : Getty Images / LLUIS GENE / AFP
Le Parti populaire espagnol, le parti de droite qui mène actuellement dans les sondages, met en garde contre les plafonds de loyer proposés par le Parti socialiste, estimant qu’ils pourraient avoir l'effet inverse de celui escompté, en retirant des logements du marché.
Il blâme également le gouvernement de Pedro Sánchez d’avoir aggravé la pression sur le marché immobilier en étant, selon lui, trop favorable à l’immigration.
Plus tôt cette année, le gouvernement a lancé un vaste programme de régularisation visant à intégrer des centaines de milliers de travailleurs en situation irrégulière dans l’économie officielle.
Si le Parti populaire devait remporter l’élection, ce serait probablement au sein d’une coalition conservatrice aux côtés du parti d’extrême droite Vox, montrent les sondages. Un tel résultat ferait entrer l’extrême droite au sein du gouvernement national espagnol pour la première fois depuis la transition du pays vers la démocratie en 1975, à la suite de la dictature de Francisco Franco.

Santiago Abascal (à gauche), chef du parti d’extrême droite espagnol Vox, et Jordan Bardella, président du parti d’extrême droite français Rassemblement national (RN), s’adressent aux médias à Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord, le 12 octobre 2026.
Photo : Getty Images / THOMAS COEX / AFP
Garazi González, 36 ans, fait partie de ceux qui ont ressenti directement les effets de la crise du logement : il y a quatre ans, elle a été forcée de quitter son logement à la suite d’une hausse de son loyer. Elle affirme d'ailleurs soutenir les manifestations actuelles à 100 %
.
Malgré sa déception face au gouvernement actuel, sa priorité est désormais d’empêcher l’extrême droite de revenir au pouvoir.
Je ne suis pas entièrement satisfaite de la gauche, car elle n’en a pas fait assez en matière de logement ou sur d’autres enjeux, affirme-t-elle. Mais je veux empêcher le retour du fascisme. Je tiens à protéger les droits sociaux… En tant que femme et mère d’une fille, je m’inquiète profondément pour son avenir.
D’après un texte de Renée Boskaljon, de CBC News (nouvelle fenêtre)
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