La réconciliation sans la vérité?

Alors que s'amorce la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, des survivants des pensionnats pour Autochtones et des intervenants de premier plan prennent la parole. Devant la montée du négationnisme et la destruction programmée d’archives en 2027, ils dénoncent une réconciliation boiteuse. Leurs témoignages crus rappellent une réalité : il ne saurait y avoir de guérison collective sans la vérité, toute la vérité, sur ce chapitre sombre de l'histoire canadienne.
« On a encore beaucoup de choses à apprendre. »
« On a encore beaucoup de choses à apprendre. »Connie Walker est journaliste et membre de la Première Nation Okanese, située dans le sud de la Saskatchewan. Elle a remporté un prix Pulitzer en 2023 pour son balado Stolen: Surviving St. Michael's, qui raconte l’histoire de son père, un survivant du pensionnat pour Autochtones St. Michael’s.
Elle travaille avec Kimberly Murray au Projet sur les dossiers des pensionnats, qui vise à préserver les documents détaillant les abus, les décès et les disparitions d'enfants dans ces établissements.
Une façon, pour elles, de contribuer à conserver la vérité, alors que les témoignages des survivants des pensionnats, obtenus dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats, seront détruits en septembre 2027.
Depuis la fin [des travaux] de la Commission de vérité et réconciliation, l'accent a été mis sur la réconciliation. Or, il reste encore énormément de vérités à découvrir au sujet de ces établissements.
Pour le balado sur les abus commis au pensionnat St. Michael’s, elle a soumis des demandes d’accès à l’information qui lui ont permis d’avoir accès à des poursuites entreprises dans les années 1980, 1990 et 2000. Elle a découvert quelque 200 allégations d’abus commis par des prêtres, des nonnes et des employés de la résidence.
Quand nous avons terminé, j'ai eu le sentiment que ce n'était pas vraiment fini. Nous avions bouclé le balado et l'enquête sur cette école en particulier, mais ce n'était pas une fin en soi.
« Il reste encore tant de vérités à mettre au jour dans les documents que les survivants ont communiqués dans le cadre de ces poursuites. Des vérités qu'il faut comprendre, partager et révéler. »
Il est crucial de connaître et de comprendre la vérité autant que possible, surtout à une époque où l'on constate une tendance croissante à nier les préjudices causés par les pensionnats [pour] Autochtones. Il faut mettre davantage l'accent sur la vérité afin de contrer ce négationnisme.
« La vérité a été entendue, mais elle n’a pas été reconnue. »
« La vérité a été entendue, mais elle n’a pas été reconnue. »La directrice du Foyer des femmes autochtones de Montréal, Na’kuset, est à l’origine du Tribunal permanent des peuples sur les enfants autochtones disparus et les sépultures anonymes, qui s’est tenu ce printemps à Montréal.
La destruction des témoignages des survivants, dénoncée par Kimberly Murray et Connie Walker, montre bien, croit-elle, que la question n’est pas réglée.
On veut effacer notre histoire. Les gens doivent savoir qu'il s'agit d'un problème d'actualité, et ils devraient en être indignés. Mais si personne n'est au courant et qu’on se dit simplement : "J'ai porté un chandail orange, donc je suis réconcilié"... eh bien, la réalité est tout autre.
Les gens ne connaissent pas la vérité. Nulle part dans les manuels d'histoire, au primaire ou au secondaire, on ne mentionne les cimetières à l'arrière des pensionnats pour Autochtones. Ce qui s'est passé à Kamloops ne se trouve pas dans les livres d'histoire, mais ça devrait y figurer.
« Si les gens étudient à l'école l'histoire d'Anne Frank [une jeune fille juive déportée par les nazis dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale], alors ils devraient aussi connaître celle des pensionnats pour Autochtones, des fosses communes, des expériences menées sur les enfants, de la famine qu'on leur a infligée et des sévices qu'ils ont subis. »
Qu'apprennent-ils à l'école primaire? Que quelqu'un est allé dans un pensionnat pour Autochtones, qu’on lui a confisqué son chandail orange et que c'est pour ça qu'on en porte un aujourd’hui. Je pense qu’on peut aller un peu plus en profondeur.
« En ce moment, la vérité est dans les mains des avocats du gouvernement. »
« En ce moment, la vérité est dans les mains des avocats du gouvernement. »Jimmy Papatie est un survivant du pensionnat d’Amos et du pavillon Notre-Dame-de-la-Route, à Louvicourt. Ancien chef de la communauté de Kitcisakik, il se bat pour que le gouvernement fédéral reconnaisse et indemnise les anciens pensionnaires de Louvicourt, dans le cadre d’un recours collectif intenté en 2021.
On écoute depuis quelques années des politiques de réconciliation, mais, en même temps, le Canada mandate ses avocats pour contester beaucoup de choses.
« On est tannés, à Kitcisakik, d’entendre le violon qui joue pour essayer de nous faire danser sur l’air de la réconciliation. On va arrêter cette musique-là, c'est de la bullshit. »
Ils ne veulent plus aborder les questions des pensionnats pour Autochtones. Cette vérité-là, ils veulent la dissimuler pour dire qu’on a une nouvelle ère avec les Autochtones. Mais pourquoi faudrait-il qu'on se réconcilie avec le Canada quand c'est lui qui nous a fait mal, qui a voulu nous assimiler, qui a voulu nous détruire, qui a détruit notre langue et notre culture?
Le gouvernement canadien, même s'il chante la chanson de la réconciliation, n’est pas prêt à abandonner les pratiques coloniales.
« Ils disent qu’ils sont désolés. Je veux entendre pourquoi ils sont désolés. »
« Ils disent qu’ils sont désolés. Je veux entendre pourquoi ils sont désolés. »Roberta Hill est une autre ancienne pensionnaire, survivante de l’Institut Mohawk, où elle a été internée quand elle avait 6 ans. Membre de la nation mohawk des Six Nations de la rivière Grand, elle s’implique aujourd’hui auprès du Centre culturel Woodland.
« La vérité, nous la connaissons, parce que nous l’avons vécue. En tant que survivante des pensionnats, je sais ce qui est arrivé. »
Ceux qui devraient mieux la connaître, ce sont les responsables du ministère des Affaires indiennes [Relations Couronne-Autochtones], du gouvernement fédéral et de l'Église.
C'est l'Église anglicane qui fournissait les pasteurs chargés de superviser l'ensemble des activités, et ce sont eux qui se sont rendus coupables des pires sévices. Mais il incombait tout de même au ministère des Affaires indiennes de veiller à la sécurité des enfants. Le simple fait de s'excuser pour ce qui s'est passé ne les dédouane pas.
Les services de protection de l'enfance ont envoyé Roberta Hill ainsi que ses frères et sœurs à l’Institut Mohawk, un pensionnat où elle a passé son enfance.
C’est tout ce qu’ils ont fait, nous transférer à une institution. Où était l'aide pour nous, quand nous étions enfants? C'est à cette vérité que je veux arriver. Pourquoi n'ont-ils pas mis en place une organisation responsable de veiller à notre bien-être?
Ils disent qu’ils sont désolés. Je veux entendre pourquoi ils sont désolés.
On ne rentrait jamais chez nous, parce qu'on disait que nos parents étaient inaptes. Vous croyez que nos parents étaient inaptes? Et cet établissement, à votre avis, c'était quoi? C'était sans doute l'endroit le plus criminel et le plus inadapté qui soit pour y placer un enfant.
Je n’ai aucune pitié pour eux. Je veux entendre leur vérité. Asseyez-vous et parlez comme j'ai dû le faire. Écoutons votre vérité sur ce que vous nous avez fait subir quand nous étions enfants et pourquoi vous l’avez fait.
« Qu’est-ce que ça va prendre pour que les gens comprennent la vérité? »
« Qu’est-ce que ça va prendre pour que les gens comprennent la vérité? »Originaire de Pikogan, communauté algonquine en Abitibi-Témiscamingue, le rappeur anishinabe Samian anime l’émission Minotan, à ICI MUSIQUE. Il a récemment dénoncé dans un statut Facebook son indignation face à la commercialisation de chandails qui remettent en question la présence de tombes dans les pensionnats. Une incitation à la haine
qui devrait, selon lui, être interdite.
Au-delà de ce que représente la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, c'est l'histoire des survivants, c'est l'histoire de ma grand-mère et c’est l'histoire de tellement de gens que je connais. On n'a pas à débattre sur ça pour en faire un branding.
Interdire ce genre de propos, ce serait déjà une très belle avancée, mais je me demande pourquoi ça existe, pourquoi on est rendu à se poser ces questions-là. Qu'est-ce que ça va prendre pour que les gens comprennent cette vérité-là?
Entendre des gens qui remettent en question la pertinence de la journée du 30 septembre le bouleverse.
La journée du chandail orange est devenue la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. On a mélangé deux choses dans la même journée. Il faut comprendre pourquoi on porte un chandail orange, en lien avec l'histoire de Phyllis Webstad. Et après, il faut se dire que la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, c'est un peu comme notre jour du Souvenir.
Ce n'est pas juste l'histoire des Premières Nations, c'est notre histoire collective. Ça fait partie de l'histoire de notre pays. Ce n'est pas une journée de fête nationale, comme le 21 juin. C'est une journée où on doit se souvenir.
« L’État a l’obligation de préserver la vérité. »
« L’État a l’obligation de préserver la vérité. »Kimberly Murray a été l’interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes anonymes de 2022 à 2024, après avoir été directrice générale de la Commission de vérité et réconciliation du Canada.
On n’est pas encore allés au fond de la vérité
, estime-t-elle.
La vérité risque d'être effacée par la destruction de ces archives, ce qui est totalement contraire aux normes internationales applicables lorsqu'un pays a connu des violations massives des droits de la personne. L'État a l'obligation de préserver la vérité.
Lorsque cette affaire a été portée devant la Cour suprême, ils n’ont même pas mentionné le droit à la vérité dans leur décision. Cela m'indique que le tribunal n'a pas considéré les événements comme un génocide.
Beaucoup de choses ont changé depuis 2017 quant à la compréhension des pensionnats pour Autochtones et des atrocités qui y ont été commises. Je me demande si le tribunal ne rendrait pas une décision différente si l'affaire était portée devant lui aujourd'hui.
Les survivants, leurs familles et leurs communautés affirment depuis longtemps qu'il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. Pourtant, tant de gens veulent passer directement à la réconciliation. Ils disent : "C'est du passé. La vérité est dans le passé. Reconstruisons notre relation. Travaillons à nous réconcilier."
« Mais tant que nous ne connaîtrons pas toute la vérité et n'aurons pas obtenu les réponses, nous ne parviendrons jamais à une véritable réconciliation dans ce pays. »
La réconciliation et la vérité, « un processus qui devrait continuer ».
La réconciliation et la vérité, « un processus qui devrait continuer ».Marie Wilson a été l’une des commissaires de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, de 2007 à 2015. Elle vient de publier la version française de son livre, Au nord de nulle part : le chant d’une commissaire à la vérité et à la réconciliation, où elle raconte son expérience.
La Commission a-t-elle trop mis l’accent sur la réconciliation et pas assez sur la vérité? Marie Wilson n’est pas d’accord.
Le focus était sur les survivants des pensionnats. C'était à eux de nous raconter leur vécu et ce qu'était la vérité d'après eux. La plupart de notre travail et de nos efforts étaient basés là-dessus.
Mais le mandat qu'on avait était aussi de parler du legs des pensionnats aujourd'hui, des implications contemporaines et de ce qu'on peut imaginer comme une piste vers la réconciliation.
On a dit, dès le début, que la réconciliation n'est pas un point qu'on atteint, c'est un processus continu, individuel et collectif, qui comprend les survivants eux-mêmes et leurs familles. Cela comprend les gouvernements, cela comprend les Églises qui ont géré les pensionnats pour le gouvernement et cela comprend aussi le peuple du Canada.
Donc, c'est un projet à très long terme, peut-être même à l'infini si on le fait correctement. Mais ça ne veut pas dire que la recherche de la vérité est finie. Beaucoup de gens nous ont dit que, justement, pour eux, le tout début de la réconciliation, c'était d'avoir la possibilité de raconter leur vérité, leur vécu. Les deux sont liées et l'une permet l'autre.
Ce qui était fini et avec un terme fixe, c'était la commission elle-même. Mais la question de la vérité et de la réconciliation, c'est clairement un processus qui devait continuer.
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