Le silence des infirmières
Depuis ma jeune retraite, je ne pouvais rester indifférent à la lecture de l’article intitulé « Difficile de retenir les jeunes infirmières au sein de la profession » de La Presse canadienne, publié dans l’édition du 15 octobre du Devoir. Suis-je étonné de ce constat ? Pas le moindrement. Depuis plus de cinquante ans, je côtoie le monde infirmier, d’abord à travers diverses fonctions de « préposé » au sein du système hospitalier, puis comme infirmier (DEC) à compter de 1986 et comme professeur-chercheur à partir de 2004.
Quelques années avant mon entrée dans le monde de l’enseignement universitaire, je rencontrais la professeure Nicole Rousseau (1946-2018). Elle soutenait déjà que de nombreuses infirmières quittaient la profession pour exercer des métiers plus centrés sur le soin. Elle craignait que la profession, à force de chercher sa reconnaissance auprès des instances universitaires et d’un monde médical qui contestait avec insistance sa présente dans l’enceinte universitaire, ne s’éloigne peu à peu de ce qui avait toujours constitué son cœur : le soin. Elle voyait déjà poindre un univers dominé par la performance et l’expertise.
Vingt-cinq ans plus tard, son regard me paraît avoir été d’une remarquable lucidité.
L’article publié dans le Devoir laisse entendre que le problème serait récent. J’y vois plutôt l’expression contemporaine d’une tension ancienne qui traverse le monde infirmier depuis des décennies.
Je ne compte plus le nombre de confidences que j’ai reçues, au fil de mes quelque 22 années d’enseignement, d’étudiantes qui, dès leurs stages en milieu hospitalier, remettait en question leur avenir dans cette profession qu’elles avaient choisie pour soigner. Elles déchantaient ! Plongées dans leurs stages en milieu hospitalier, elles découvraient un univers dominé par les protocoles, la performance et les impératifs médicaux. Elles découvraient un univers largement organisé autour des impératifs dictés par une ubiquiste logique médicale et un souci de rendement obéissant aux règles du lean management.
En côtoyant, du dehors au-dedans, le monde infirmier, j’ai surtout été témoin de l’engagement de nombreuses infirmières auprès de personnes en situation de vulnérabilité. Il n’y a pas de soin sans une fragilité qui appelle. J’ai côtoyé des infirmières dans une multitude de contextes : dans des hôpitaux ou des dispensaires du Grand Nord, lors d’interventions humanitaires, auprès de personnes migrantes ou marginalisées. Partout, j’ai rencontré des soignantes profondément engagées.
J’ai également entendu les récits d’infirmières épuisées par une forte verticalité professionnelle où s’entremêlent surveillance, hiérarchies de diplômes et injonctions à la performance. Et puis il y a cette oppressante peur de dire, de parler, au point de se cacher derrière un masque pour libérer une parole noyée d’émotion. Les milieux hospitaliers sont criants des silences que portent ces « anges gardiens », que, pour ma part, je préfère considérer comme des « agneaux ».
À l’université, les débats identitaires et la quête de reconnaissance scientifique ont parfois relégué au second plan une question pourtant fondamentale : qu’est-ce que soigner et comment soutenir celles et ceux qui soignent ? Les connaissances scientifiques sont essentielles, mais elles devraient demeurer au service du soin plutôt qu’en devenir la finalité. La science est non seulement « pure », mais également « humaine » et « sociale ».
Et depuis une dizaine d’années, à ces tensions qui traversent l’univers infirmier se superposent les exigences d’un État en quête de main-d’œuvre. Les milieux de formation sont sous pression : il faut former davantage d’infirmières pour alimenter un système toujours plus médico-centré et spécialisé. Dans ce contexte, il reste peu d’espace pour développer une véritable pensée critique permettant de questionner, d’analyser, d’argumenter et, au besoin, de contester. Nous avons une « responsabilité sociale », entendais-je à l’université, celle de « produire des infirmières compétentes ».
Ce à quoi je rétorquais que la responsabilité de l’université était aussi de former des infirmières capables d’agir comme agentes de changement. Depuis longtemps, je me demande si nous n’assistons pas, sous certaines formes, au retour des anciennes « écoles hospitalières ».
Vingt-cinq ans après ma rencontre avec Nicole Rousseau, je demeure convaincu de la lucidité de son regard.
Si l’on souhaite retenir les jeunes infirmières, il faudra, bien sûr, améliorer les conditions de travail. J’estime, toutefois, qu’il faudra réhabiliter le soin comme valeur centrale non seulement de la profession, mais également d’un système de santé qui est bien plus devenu un système de la maladie soumis aux diktats de la méthode Toyota. Tant que les infirmières auront le sentiment de devoir choisir entre répondre aux impératifs des organisations et demeurer fidèles à ce qui les a conduits vers cette profession, plusieurs continueront de partir.
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