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Sunday, October 25, 2026

Vies réelles, vies virtuelles | Ici, maintenant, ensemble

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Patrice St-Louis a vécu l’avènement du numérique avec les mIRC, ICQ, MSN Messenger et les forums de discussion. Sur un internet ne tenant qu’à un fil, le fil téléphonique.

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Il a aimé ça tout de suite, il a adoré avoir le monde au bout des doigts, échanger avec des étrangers de partout, partager des lubies bien nichées.

Il a cette belle phrase qui résume bien une des caractéristiques de l’époque actuelle, où l’image est en train de bouffer le mot : « Je m’ennuie un peu de la belle époque des listes d’envoi et des blogues, quand les échanges sur l’internet étaient surtout tapés, jamais encore dansés… »

Puis, peu à peu, à mesure que la « merdification » touchait les plateformes numériques (selon l’expression du penseur Cory Doctorow – enshittification⁠1), Patrice St-Louis a eu des haut-le-cœur réels de plus en plus fréquents, en naviguant dans les mondes virtuels.

Et son compte Facebook a été piraté, il en a été privé sans recours, sans appel. Il s’est alors coupé des réseaux pendant un temps, avant d’y revenir quelques années plus tard. L’environnement était radicalement différent, la pause lui a permis de constater le décalage… 

« On connaît la suite : exploitation des mécanismes psychologiques de récompense, transformation du partage en contenu, préférence pour ce qui crée l’indignation ou la colère (donc l’engagement, et au diable le civisme), tout ça pour faire rouler l’économie de l’attention. Avec les conséquences qu’on commence à peine à discerner sur le développement psychologique, la santé mentale et même le tissu social. »

Petit à petit, Patrice St-Louis a commencé à réfléchir sur la place du numérique dans sa vie. Il a adopté des règles pour mettre des cônes orange entre sa vie réelle et sa vie virtuelle.

En conclusion de cette chronique, je vais énumérer les règles que Patrice St-Louis s’impose désormais pour ne pas être avalé par sa vie virtuelle.

Mais avant, parlons de son expérience de l’hiver 2025.

Patrice St-Louis est chargé de cours en enseignement à l’Université Laval : il enseigne à de futurs profs au cégep.

Ses étudiants sont, comme nous tous, et peut-être plus du fait de leur âge, solidement enracinés dans leur téléphone.

À l’hiver 2025, Patrice St-Louis a proposé à deux de ses classes un « laboratoire pédagogique ».

Je résume : zéro numérique en classe.

Pas de téléphone, pas de tablette, pas d’ordi.

Les étudiants ont dit oui.

« Je me suis présenté au premier cours en poussant un chariot sur lequel reposait… un rétroprojecteur. »

Il a élaboré – je ne pensais jamais écrire ce mot en 2026 ! – des acétates. Googlez ce mot, les jeunes : « acétate »…

Il a fait imprimer des recueils de textes pour les lectures obligatoires et, « pour être conséquent », l’enseignant a accepté des rédactions écrites à la main.

Avant les cours, pendant les pauses, les étudiants ne pouvaient pas utiliser leur téléphone. Et s’ils devaient absolument l’utiliser, ils devaient sortir dans le corridor.

« J’ai vite pu constater des effets stupéfiants », relate l’enseignant.

Lorsque je me rendais à mes cours, je passais devant d’autres locaux occupés par des gens silencieux, attendant le début des cours penchés sur leurs écrans. J’entendais mon local bourdonner de loin : ça jasait, ça riait, c’était beau à voir, rien de commun avec les bulles numérico-individuelles qui sont maintenant la norme partout, pas juste à l’université.

Patrice St-Louis, chargé de cours en enseignement à l’Université Laval

Résultat : dans les évaluations, les étudiants ont presque tous vu du positif à évoluer « dans une oasis à l’abri du numérique envahissant », avec une grande valeur ajoutée au fait de ne pas subir de distractions numériques.

Patrice St-Louis : « Mon expérience personnelle, et celle de mes étudiants, montre qu’une meilleure séparation avec ces écrans qui sont comme le prolongement de nos corps et de nos esprits est non seulement possible, mais qu’elle permet de se retrouver. De se retrouver, soi, de retrouver la réalité des autres, de retourner vivre dans le monde que nous n’avons jamais cessé d’habiter. »

Je l’ai déjà écrit : il est temps de sortir les écrans des classes… De la maternelle à l’université2.

Ce n’est pas l’opinion d’un chroniqueur d’humeur, c’est ce que les études scientifiques démontrent. En 2024, l’Institut national de santé publique du Québec a fait une analyse de plusieurs études publiées entre 2017 et 2022 pour comprendre l’effet des outils numériques sur les apprentissages en classe chez les jeunes, soit les moins de 25 ans3.

Bilan des courses : les écrans n’aident généralement pas à l’apprentissage, ils lui nuisent et, grosso modo, lire et écrire sur un support papier, avec un crayon, produit de meilleurs résultats que de le faire sur des supports numériques.

J’ajoute : même éteint, constatent plusieurs études, le téléphone est une distraction pour l’élève et l’étudiant, lorsqu’il est à portée de main. Imaginez lorsqu’il est allumé !

La Suède revient ces jours-ci au bon vieux temps du crayon, du papier et des livres4. On largue les écrans et les ordis, la technologie est supplantée par la pédagogie. Dans ce pays scandinave, le bulletin de notes est arrivé : le quart de siècle de technologie en classe est un échec pour l’apprentissage5.

J’ajoute que les tests PISA, l’étalon de mesure par excellence des apprentissages dans les pays avancés, montrent des résultats en baisse dans tous les domaines : lecture, écriture, mathématiques et sciences… 

Constat : le temps d’écran chez les enfants a sapé les compétences en lecture, et si vous lisez mal, vous écrirez mal et vous comprendrez tout croche les problèmes à résoudre en maths et en science6.

Patrice St-Louis s’est imposé six règles d’or pour éviter que sa vie virtuelle n’avale sa vie réelle.

  • Désactiver toutes les notifications qui ne sont pas essentielles ;
  • Désactiver tous les sons de notification qui ne sont pas liés à la communication avec une personne réelle que je connais ;
  • Lire des médias à la source, une fois par jour, plutôt qu’être nourri de façon constante par les algorithmes, les chambres d’écho et les moulins à indignation ;
  • Déplacer les raccourcis des applis de réseaux sociaux hors de l’écran d’accueil de mon téléphone ; cette mesure peut sembler anodine, mais elle a fait en sorte que je peux maintenant passer des jours sans me connecter nulle part ;
  • Ne jamais consulter mon téléphone sans bonne raison. La plupart du temps, je juge qu’attendre en file ou attendre mon tour à un passage piétonnier ne compte pas comme une bonne raison ;
  • Toujours préférer les gens avec qui je suis aux écrans ; ceci signifie mettre mon téléphone en mode « Ne pas déranger », et ne même pas y toucher tant et aussi longtemps que je ne suis pas seul.

Patrice St-Louis s’impose donc un mot d’ordre qu’il a tenté de faire découvrir à ses étudiants en cette époque mise à mal par le numérique : « Ici, maintenant, ensemble. »

1. Lisez l’article de Radio-Canada « La “merdification” du web, avec Cory Doctorow » 2. Lisez la chronique « Il est temps de sortir tous les écrans de l’école » 3. Consultez l’analyse de l’Institut national de santé publique du Québec 4. Lisez l’article de RTL « La Suède jette les iPads et remet les élèves aux livres » 5. Lisez l’article publié sur le site web de l’UNESCO « Sweden: the unmet promises of the digital classroom » (en anglais) 6. Lisez l’article de Reuters « Teen reading slumps to worst this century due to surge in screen time » (en anglais)

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