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Wednesday, September 16, 2026

«Avant que j’oublie»: Réjean Tremblay et la dureté du fondamental

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L’incipit d’Avant que j’oublie, de Réjean Tremblay, proclame que « ce modeste livre n’est pas une autobiographie ». Lecture faite, ce n’est pas tout à fait exact.

D’abord, ce pas si « modeste livre » de quelque 400 pages, lancé ces jours-ci aux Éditions La Presse, lève de gros coins de voile sur la vie personnelle de son auteur, de sa rencontre avec sa femme, Julie, à ses excursions en Harley à travers les États-Unis avec ses vieux potes motards. Ensuite, les confidences multiplient les révélations sur la carrière exceptionnelle d’un des journalistes et scénaristes les plus connus du Québec.

Après une brève carrière d’enseignant, Réjean Tremblay couvre et commente le sport depuis plus de cinq décennies. Il a transformé radicalement la télévision québécoise avec sa série Lance et compte, étalée sur une centaine d’épisodes et neuf saisons à partir de 1986. Pour faire comprendre aux plus jeunes ce qu’a représenté cet octogénaire, il faut imaginer un croisement professionnel entre « JiC » et Luc Dionne, mettons…

« Ce que je voulais raconter, ce sont les histoires dans les histoires, l’envers du décor », dit la star des communications en visioentrevue, en reprenant une phrase de son livre. « J’ai enseigné pendant des années à quatre classes d’environ 120 élèves par jour. Après, j’ai été journaliste au Progrès dimanche, le plus gros hebdo au Canada de l’époque, qui avait, disons, 80 000 élèves par jour. Après, je suis passé à La Presse, qui avait 300 000 élèves par jour. Après, j’ai écrit Lance et compte, qui a attiré 3 millions d’élèves. Ce que je veux dire, le fin fond du livre, c’est cette idée qu’il faut transmettre, il faut raconter. Parce que si on ne raconte pas ce dont on a été témoin, ce qu’on a vécu, tout se perd… »

Gramophone et bécosses

Les détails sur sa famille en disent long sur le chemin parcouru depuis le Québec rural et paysan comme sur la promotion par le mérite. Une autre fascinante histoire dans l’histoire.

Bébé Réjean naît le 24 août 1944 à Falardeau, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. La maison familiale n’a ni l’eau courante ni l’électricité. Des « bécosses » en fond de cour servent de toilettes ; un catalogue Eaton cloué contre le mur fournit le papier hygiénique. Le gramophone à ressort, trésor de la minuscule demeure chauffée au bois, fait jouer en boucle deux — et seulement deux — 78 tours, Marinella, de Tino Rossi, et Rossignol, de Luis Mariano.

« Le pire, c’est qu’on n’était pas les pauvres du village, raconte M. Tremblay. Mon père avait fui la conscription à 19 ans en faisant à pied 12 kilomètres. Il s’était installé chez mon grand-père maternel comme homme de main, sur le rang rocailleux surnommé “casse-pattes”, parce que les chevaux s’y brisaient les pattes. C’est là qu’il a connu ma mère. »

L’écolier Réjean, très doué à l’école, est remarqué par le curé de la paroisse et envoyé au Petit Séminaire de Chicoutimi dans l’espoir qu’il fasse un prêtre. Il lit en cachette pendant les offices religieux — Dostoïevski, Tolstoï et, surtout, Alexandre Dumas, qui est resté son auteur favori. « Quand j’ai commencé à écrire pour la télévision, j’ai vite compris que s’il avait vécu en 1980 ou en 2000, c’est pour la télé que Dumas aurait écrit », répète dans Avant que j’oublie son admirateur devenu feuilletoniste à son tour.

Sa propre carrière se joue un jeudi après-midi au cinéma Capitol, rue Racine, à Chicoutimi, où il est « hypnotisé » par Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme. Il a 14 ans. Il comprend qu’il ne sera jamais curé, même s’il a promis à sa grand-mère de porter la soutane.

Le cours classique et la faculté de pédagogie le transforment en prof de grec et de latin. Il adore enseigner, mais il aime aussi écrire. Le saut en journalisme se fait pour Le Quotidien, lancé en octobre 1973. Des confidences de Pierre Elliott Trudeau (il s’ennuyait de sa famille en campagne électorale…) glanées dans l’avion de la tournée libérale le font remarquer par La Presse. La suite appartient à l’histoire du journalisme sportif et du divertissement du Québec.

Journalisme et code d’honneur

Réjean Tremblay commence sa carrière montréalaise aux faits divers. Sur le terrain, le mythique Claude Poirier, de CJMS, lui sert de mentor. Sa dernière assignation dans le secteur lui fait couvrir l’enquête du coroner sur la mort du criminel Richard Blass sous les balles de la police.

« C’est la meilleure école du journalisme, indique le pro. Tout dans le journalisme est programmé. Le Canadien a son premier match le 19 septembre. La conférence de presse du premier ministre commence à telle heure. Alors qu’aux faits divers, un meurtre arrive toujours par surprise. Ce travail m’a permis de découvrir Montréal et un univers incroyable. J’ai aussi appris là à créer des liens. Toute ma carrière, ensuite, a été fondée sur cette capacité à créer des liens. »

Il juge cette époque bénie révolue. Autrefois, lui et les autres reporters pouvaient profiter d’un voyage en avion pour parler pendant des heures avec un joueur ou s’isoler avec un entraîneur ou un propriétaire de club pour en tirer des confidences intéressées et intéressantes. Le livre s’ouvre par des propos et confidences de « Flower », Guy Lafleur, demi-dieu de la glace.

« Ces conversations intimes se faisaient avec un code d’honneur, explique le journaliste. Si tu n’as pas d’intimité, comment tu veux raconter la personne ? Aujourd’hui, le Canadien et les autres organisations contrôlent le message de bout en bout. »

Des exclusivités majeures, il n’en a pas seulement en sport. C’est lui qui retrouve et interviewe en 1978 des felquistes exilés à Paris après la crise d’Octobre. Ils veulent rentrer au Québec, et le gouvernement péquiste nouvellement élu accepte de les rapatrier. Réjean Tremblay se permet de révéler que le ministre de la Justice de l’époque, Marc-André Bédard, est à l’origine du scoop. « Ça fait 50 ans, et Marc-André est mort », dit-il pour expliquer son choix de révéler sa source.

Pas qu’un observateur

Le chroniqueur se transforme même en acteur plutôt qu’en simple rapporteur de l’actualité quand il sert d’éclaireur à Moscou pour Pierre Karl Péladeau.

Le patron de Québecor, comprenant qu’il ne pourrait pas faire renaître les Nordiques à Québec, demande à Réjean Tremblay, devenu chroniqueur au Journal de Montréal après son départ de La Presse en 2011, de tâter le terrain en Russie pour créer en Amérique du Nord une division de la KHL. La ligue professionnelle de hockey russe s’était déjà étendue en Slovaquie et en Chine. La mission a lieu en 2015, en parallèle du voyage de noces de Réjean Tremblay, qui vient alors d’épouser Julie Bertrand.

Beaucoup de ses histoires dans l’histoire alimentent les milliers de pages de sa vingtaine de séries — Scoop, Urgence, Miséricorde, Le masque, Réseaux… Un exemple : il écrit l’épisode de Lance et compte dans lequel Pierre Lambert doit quitter le National pour un séjour de punition en ligue junior au moment où Claude Lemieux subit (pour vrai) le même sort chez le Canadien, en étant renvoyé dans l’équipe de Sherbrooke de la Ligue américaine.

« Claude était sur la passerelle, et je lui ai demandé comment il avait réagi, raconte M. Tremblay. Il m’a dit qu’il avait cassé une vitre de son char et qu’il s’était rendu à Sherbrooke en gelant. Arrivé, il n’était pas allé à l’appartement qu’on lui avait réservé : il avait choisi un motel minable pour ne pas avoir le goût de rester là. Je n’ai pas écrit cette histoire dans le journal, mais je l’ai recyclée dans la série. »

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