Apprendre à jouer avec le risque

« C’est quoi la première règle du jeu de chamailles? » Dans le gymnase de l’école primaire de Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia, une dizaine d’enfants assis sur des tapis connaissent déjà la réponse. Des bras se lèvent : « Avoir du plaisir! »
L’agente de réadaptation Maude Morin-Lévesque donne le signal : Un, deux, trois… Go!
Par groupes de deux, les enfants se jettent les uns sur les autres. On se pousse, on tente d’immobiliser son adversaire, on roule sur les tapis, on s’arrache un ballon. Dans cette école, les adultes ont décidé de faire une place aux jeux de bataille et de lutte.
À certaines conditions. Le plaisir doit être partagé. Si l’un des deux n’en a plus, on arrête. On ne touche ni à la tête, ni au cou, ni aux parties intimes. Et après le combat, on discute. Qu’est-ce qui a été agréable? Qu’est-ce qui ne l’était pas? On se fait pas mal, mais en se chamaillant
, résume une élève.

L’école primaire de Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia, permet les « jeux de chamailles ».
Photo : Radio-Canada / Découverte
Aujourd’hui, les jeux de chamailles
font partie du quotidien de l’école. Mais lorsque Maude Morin-Lévesque a lancé l’idée, il y a six ans, elle paraissait plutôt saugrenue.
C’était complètement bizarre
, se souvient-elle en riant. Elle cherchait alors une façon de canaliser l’énergie de certains élèves qui pouvaient frapper, sacrer ou avoir des comportements sociaux indésirables.
Plutôt que d’interdire toute confrontation physique, elle a proposé de leur apprendre à la gérer.
Les inquiétudes ont fusé. Des éducatrices me disaient : "Ça n'a pas de bon sens!" Il y avait de grosses craintes. Est-ce qu'on va avoir des plaintes de parents? Est-ce qu'on va avoir des accidents chez les enfants?
Six ans plus tard, aucune plainte, aucun accident majeur. Les éducatrices rapportent moins d’interventions auprès d’élèves turbulents. Et Maude Morin-Lévesque trouve les enfants plus disponibles en classe après qu’ils ont dépensé leur trop-plein d’énergie.
Et avec le temps, le projet a gagné la confiance des adultes.
À force d'expérimentation, les adultes ont vu qu’il y avait un encadrement clair, cohérent. C'est toujours la même règle, c'est bien montré. Donc, je pense que les adultes ont été convaincus.

Maude Morin-Lévesque est agente de réadaptation à l'école primaire de Val-Brillant, dans le Bas-Saint-Laurent.
Photo : Radio-Canada / Découverte
Les jeux de chamaille ont depuis essaimé dans sept autres écoles du Bas-Saint-Laurent. Ils intéressent la santé publique régionale, qui analyse maintenant l’initiative pour en étudier les bénéfices et voir si elle pourrait être étendue.
C’est un exemple de projet pour réinjecter du risque dans les jeux des enfants, un aspect essentiel pour leur développement.
Quand les pédiatres prescrivent le risque
En 2024, la Société canadienne de pédiatrie (SCP) a publié un document de principes consacré aux bienfaits du jeu risqué.
À Val-Brillant, le document a donné un nouvel élan au projet. Ça m’a donné une grosse poussée
, raconte Maude Morin-Lévesque.
C’était justement l’un de ses objectifs, explique la pédiatre Émilie Beaulieu, co-auteure du document : donner des arguments aux adultes qui souhaitent faire une place au risque, mais se heurtent encore aux hésitations de leur entourage.
Quand on parle aux gens, tout le monde a l'air de bien comprendre l'importance du jeu risqué, indique la Dre Beaulieu. Il faut juste que tout le monde réussisse à s'arrimer pour que, tous ensemble, on fasse tomber cette barrière-là. Maintenant, il faut passer au pratico pratique.

La Dre Émilie Beaulieu a participé à la rédaction d'un document de la Société canadienne de pédiatrie sur les bienfaits du jeu risqué.
Photo : Radio-Canada / Découverte
Ce genre de prise de position est capital pour faire changer les pratiques
, croit Mariana Brussoni, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique et l’une des pionnières de ce champ de recherche. C’est une des premières scientifiques au monde à sonner l’alerte sur la disparition du risque chez l’enfant.
Le jeu risqué, selon notre définition, c’est une forme de jeu palpitante et excitante, où les enfants sont confrontés à l’incertitude et où il existe un risque de blessure physique
, explique Mme Brussoni. Et le jeu est excitant parce que l’enfant repousse ses propres limites.
Ce risque peut prendre plusieurs formes : grimper dans un arbre, dévaler une pente à vélo, manier un outil, s’éloigner du regard des adultes ou encore jouer à se chamailler. Ce qui compte, c’est que l’enfant choisisse lui-même le défi et qu’il y ait une part d’incertitude.
Les recherches menées au cours des dernières décennies associent le jeu extérieur et le jeu risqué à plusieurs dimensions du développement de l’enfant, notamment les habiletés motrices, l’autonomie et les interactions sociales.
Dans les cliniques, on voit des enfants de plus en plus sédentaires, devant les écrans, avec beaucoup difficulté de gestion de leurs émotions. Ils vivent de l'anxiété et de l’hyperactivité. Or, toutes ces choses-là – de façon très surprenante, mais intéressante – trouvent un bénéfice avec la prise de risques.
Plusieurs scientifiques s’inquiètent des conséquences de la disparition du risque pour la santé mentale des jeunes.
Quand un adulte débarque et vous dit quoi faire et comment le faire, vous ne voyez plus l'incertitude comme une source d'excitation, explique Mariana Brussoni. L'incertitude devient effrayante et dangereuse, et vous la fuyez. Et c'est ce que nous constatons actuellement : les enfants perçoivent même des risques mineurs comme tellement effrayants qu'ils refusent de les affronter.
Passer du constat aux solutions
Après deux décennies de recherche, les scientifiques estiment que la science est claire sur les bénéfices du jeu risqué et, pour eux, à présent, le travail est de trouver le moyen de le réintroduire dans le quotidien des enfants.
Les obstacles ne viennent pas seulement des parents. Il y a les enseignants, les éducateurs, les urbanistes qui conçoivent les municipalités, énumère Mariana Brussoni. Il y a les prestataires de loisirs. Sans oublier les compagnies d’assurance, les avocats. Il faut s’attaquer à tout cela.

Professeure à l’Université de la Colombie-Britannique, Mariana Brussoni a constaté les effets négatifs de la suppression du jeu risqué.
Photo : Radio-Canada / Découverte
Son équipe travaille donc sur plusieurs fronts. Elle conçoit des outils destinés aux parents et aux éducateurs pour revoir leur perception du risque, mais aussi, elle fait des interventions qui visent la culture des milieux de garde, leurs pratiques, leurs environnements, et la façon dont les règles de sécurité y sont interprétées.
Émilie Beaulieu, de son côté, a fait le bilan de 92 projets dans le monde pour définir les clés de leurs succès et les principaux obstacles. On a voulu savoir s’il y a eu des conflits, des blessures
, dit-elle. Elle retient que pour la plupart de ces projets novateurs, il faut avant tout des personnes motivées, et prêtes à les défendre et à les porter.
Au cœur de toutes ces approches se trouve la nécessité d’enseigner à tous à faire une distinction essentielle entre le risque et le danger. Le risque est bénéfique pour l’enfant, alors que le danger peut réellement menacer sa sécurité.
La SCP estime qu’il faut trouver un meilleur équilibre entre les bénéfices des jeux risqués et la prévention des blessures graves. Son mot d’ordre : rendre le jeu aussi sécuritaire que nécessaire
, plutôt que de chercher à le rendre aussi sécuritaire que possible
.
Un reportage de Binh An Vu Van et de Dany Croussette à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.
Du temps, de l’espace et de la liberté
Pour Mariana Brussoni, trois ingrédients sont nécessaires pour faire apparaître le jeu risqué : le temps, l’espace et la liberté. Mais si le temps et la liberté sont souvent limités par les adultes, la conception et les limitations des espaces peuvent aussi restreindre le jeu.
C’est ce qu’observe Mariève Blanchet, professeure au Département des sciences de l’activité physique de l’UQAM. Dans les modules conventionnels, remarque-t-elle, les gestes de l’enfant sont largement déterminés d’avance. Une glissade sert à glisser; un escalier, à monter.
Ce qu'on a démontré à travers les différentes recherches des 10 dernières années dans notre laboratoire, c'est qu'il y a un retrait précoce de la participation des jeunes, souligne Mme Blanchet, il y a une exclusion sociale des jeunes en fonction des habiletés motrices. Les plus habiles vont se regrouper ensemble, les moins habiles vont se regrouper ensemble. Et il y a une exclusion, une stigmatisation des plus faibles. Les interactions sociales sont plus négatives, il y a plus d'interventions des adultes, ils sont moins actifs.

Mariève Blanchet enseigne au Département des sciences de l’activité physique de l’UQAM.
Photo : Radio-Canada / Découverte
C’est pour cette raison que, depuis près de huit ans, son équipe développe l'EnJeuLab, un réseau de recherche qui développe et étudie des espaces de jeu conçus à partir de la littérature scientifique, d’entretiens avec des enfants et d’un travail de cocréation avec différents spécialistes.
À Bromont, en Estrie, l’un de ces terrains expérimentaux tranche avec le parc traditionnel. Pas de parcours imposé ni de ligne de départ. Le sol est inégal. Les billots de bois ont différentes tailles. Les passages sont irréguliers, parfois inclinés. Un enfant peut choisir une voie facile; un autre, un passage plus difficile.
Cette possibilité de choisir son défi est fondamentale pour Mariève Blanchet. Dans les sports et les jeux traditionnels, les enfants qui se sentent moins compétents ont tendance à se retirer plus rapidement.
Les espaces qu’elle développe visent à garder les enfants actifs, autonomes, tout en stimulant leur créativité. Ils offrent par exemple plusieurs niveaux de défi, ou de risques. Ils rendent disponibles des matériaux mobiles, comme des morceaux de bois, des cordes, des filets… qui permettent aux enfants de modifier eux-mêmes leur environnement et d’inventer leurs propres jeux.
Les premières observations sont encourageantes.
Ce qu’on a vu, c’est qu’il y a une participation plus grande des jeunes
, explique la chercheuse. Elle constate aussi que les activités qui font appel à la créativité semblent mieux inclure ceux qui ont naturellement tendance à se retirer des activités physiques.

L'EnJeuLab est une initiative de Mariève Blanchet, professeure à l'UQAM, qui vise à faire du jeu libre et non structuré un outil d'apprentissage.
Photo : Radio-Canada / Découverte
Le retour de la guerre des tuques?
Vous rappelez-vous de vos meilleurs souvenirs d’enfance?
demande Mariana Brussoni. Pour beaucoup, observe-t-elle, ce sont ces longues périodes de liberté dehors, sans adultes pour organiser le jeu ni surveiller chaque geste.
Elle aimerait que les prochaines générations puissent en faire l’expérience à leur tour, mais elle rappelle du même souffle que le temps est compté, que bientôt, les nouveaux parents n’auront plus souvenir de ces jeux libres.
Mais aspirons-nous à ramener le jeu libre extérieur tel qu’il l’était pour nos parents et grands-parents?
La société a évolué, avec plusieurs bénéfices, note la Dre Beaulieu. Nous n’avons plus de balançoires en métal qui, d’un coup, peuvent ouvrir un crâne! On ne veut plus revenir à ces dangers. Le jeu libre ne sera pas tout à fait comme il l’était. Mais, oui, je crois qu’il faut recommencer à le valoriser, et non seulement les activités et sports organisés.
Après 20 ans à défendre le jeu risqué et le jeu libre, Mariana Brussoni croit voir le balancier commencer à revenir.
Je vois que l’intérêt est bien plus grand qu’avant et qu’il y a beaucoup moins de résistance, dit-elle. Les gens veulent vraiment savoir comment s’y prendre. C’est difficile et la progression se fait par étapes. On avance de deux pas, puis on recule d’un. Mais, globalement, je vois une évolution positive, et cela me réjouit.
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