Notre enquête révèle comment des adultes ont infiltré les manifestations des élèves à Liège et incité à la violence

Nous avons rejoint l’un des groupes WhatsApp. Baptisé "Blocus prt 2", il rassemble environ 600 membres, surtout des élèves d’une école liégeoise. Son principal administrateur se fait appeler "Blocus 2026". "Je ne suis pas de Liège donc je ne serai pas présent", écrit-il. Son numéro correspond à une carte Lycamobile, un opérateur spécialisé dans l’offre de cartes prépayées en Belgique et dans les appels internationaux bon marché. Nous n’avons pas réussi à le joindre ni à l’identifier.
Chaque soir, il publie consignes et bilans et leur met la pression. "Je serai cash avec vous, si demain ça flop, vous serez tous dans la merde" a-t-il lancé dans la conversation. Mais l’organisation tient surtout du bricolage. Les sondages se succèdent, les barrages filtrants échouent dans cet établissement. "Vous êtes 200 à voter oui et 30 sur place", s’agace-t-il, avant de jeter l’éponge. "C’est bon, j’arrête avec vous". Ses consignes insistent par ailleurs sur l’absence de violence. "Aucune cagoule, aucun gaz, aucun mortier."
Je serai cash avec vous, si demain ça flop, vous serez tous dans la merde
La police fait le même constat. Le premier jour, le mouvement "semblait plutôt un mouvement très spontané, uniquement issu des élèves via des groupes de communication interne et fortement inspiré de l’étranger, de France particulièrement", explique Jean-Marc Demelenne, chef de corps de la police de Liège. "On est face à un phénomène où on n’a pas d’interlocuteur."
Mais au fil des jours, selon le chef de corps, le mouvement "a vu arriver dans les manifestations un autre type de personnes, parfois tout aussi jeunes, parfois plus âgées, mais avec la volonté de casser". Jusqu’à mardi, plus de 70% des personnes arrêtées étaient mineures. Mercredi, c’était la moitié.
Nous, on croyait que c’était un éducateur, mais il nous a dit de casser
Plusieurs jeunes nous parlent d’un homme aperçu dans les rassemblements. Nous recevons même une photo de lui à la rédaction via le bouton "Alertez-nous". Tous ceux à qui nous montrons sa photo le reconnaissent. "Nous, on croyait que c’était un éducateur, mais il nous a dit de casser", raconte une adolescente.
"Il jetait des trucs dans le feu, il incitait à casser", confirme Romeo. Sur son identité, plusieurs rumeurs circulent. Il se ferait passer pour un policier. Certains l'identifient plutôt comme militant d'extrême-droite. À ce stade, nous n'avons pas pu vérifier ces allégations.
Interrogé, le chef de corps de la police de Liège indique que cette personne "n’est pas connue à ce stade", mais qu'elle fait l’objet de recherches. "Le profil que vous me décrivez, c’est un des agitateurs", ajoute-t-il, précisant qu’une enquête est en cours pour l’identifier. "Malheureusement, ce n'est pas le seul. Il est très clair que des figures connues qui interviennent systématiquement dans d'autres manifestations sont également reconnues dans celles-ci".
Ils chauffent, puis ils incitent à casser
Des jeunes cagoulés, qui admettent ne pas venir de Liège, décrivent le même mécanisme. "En premier, ils chauffent, puis ils incitent à casser. Ils nous donnent des mortiers pour tirer sur les fenêtres." La police dit toutefois n’avoir "pas constaté d’arrivées massives" depuis d’autres villes. "Mais il y en a", nuance le bourgmestre Willy Demeyer (PS), pour qui "ce sont des adultes qui poussent les jeunes à commettre des dégradations".
Derrière la casse, la colère reste pourtant politique. "On a décidé de passer à l’acte et faire un peu bouger, faire du feu, parce qu’il y a rien qui change", explique un jeune cagoulé. "Mais même quand on fait ça, l’État ne veut pas comprendre."
Willy Demeyer, qui a reçu des élèves mercredi, a entendu le même discours : "Ils m’expliquaient que c’est depuis qu’on met le feu aux poubelles qu’on nous entend enfin."
Devant les écoles, les élèves parlent de classes sans professeur, des deux heures de cours supplémentaires imposées aux enseignants du secondaire supérieur, du prix du minerval dans le supérieur ou du prix de l’abonnement LeTec.
Surtout, ils veulent être pris au sérieux : "Si elle arrêtait de croire qu’on est systématiquement instrumentalisé, ce serait déjà un grand pas", estimait mardi Guillaume Goossens, du Comité des élèves francophones, à propos de la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny.
Alors, le mouvement est-il instrumentalisé ? Une chose est sûre, le mouvement s’inspire largement de ce qu'il se passe en France. Selon notre enquête, à l’origine, il s’agit bien de manifestations spontanées de la part des jeunes, mais qui ont aujourd’hui été infiltrées par des profils plus violents.
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