Perte de contrôle
L’automne se pointe déjà à l’horizon. Dans quelques semaines, nous aurons un nouveau gouvernement, l’Halloween sera derrière nous et les premières lumières de Noël apparaîtront sur les façades. Bon, j’exagère un peu. Mais à peine. Nous avons une étonnante capacité à mettre rapidement derrière nous le quotidien, mais aussi des événements qui, quelques semaines plus tôt, semblaient devoir tout bouleverser.
Prenez cette image des deux vacanciers installés sur une plage du sud de la France qui observaient au loin un immense incendie de forêt. Nous en avons amplement discuté. Elle semble déjà appartenir à une autre époque. Pourtant, les forêts brûlent toujours et elles brûleront vraisemblablement de plus en plus souvent à mesure que les conséquences des changements climatiques s’intensifieront.
Nous arrive maintenant un puissant épisode d’El Niño dont on annonce déjà des conséquences météorologiques importantes. Pendant ce temps, notre attention se déplacera vers les élections de mi-mandat aux États-Unis et les prochains rebondissements d’une démocratie qui nous a habitués à l’improbable.
Comme si ce n’était pas suffisant, ceux qui faisaient récemment naître les plus grands espoirs grâce au développement accéléré de l’intelligence artificielle (IA) manifestent maintenant eux-mêmes un petit brin d’anxiété. Jusqu’où ira l’IA ? Pourrait-elle devenir suffisamment autonome pour échapper à notre contrôle ?
Yoshua Bengio nous alerte depuis plusieurs années sur les risques que représenterait une IA plus puissante que prévu et insuffisamment contrôlée. Ce qui relevait encore récemment de la science-fiction fait maintenant l’objet de discussions très sérieuses.
Dans tout ce bruit ambiant, l’être humain finit peut-être simplement par vouloir enfouir sa tête dans le sable. Le climat, les guerres, l’économie, l’IA et la démocratie donnent parfois l’impression que plusieurs des forces qui façonnent notre avenir nous échappent.
Devant ce sentiment de perte de contrôle, nous nous rabattons sur ce que nous croyons encore pouvoir maîtriser. En pleine campagne électorale, nous parlons beaucoup de finances publiques, de taxes et de qualité des services. Ce sont des enjeux essentiels. Mais pouvons-nous réellement les maîtriser durablement si nous refusons de nous attaquer aux phénomènes qui risquent justement de les bouleverser ?
Chaque journée de campagne apporte sa controverse, sa déclaration, sa promesse et son sondage. Puis vient la question de savoir qui a «gagné» la journée. Pendant ce temps, nous sommes déjà au 21e jour de la campagne et la crise climatique demeure largement absente du débat. Nous voilà encore confortablement installés sous le parasol, à observer au loin ce qui n’est pourtant plus un horizon lointain.
Le coût de la vie, les finances publiques et l’état de nos infrastructures sont directement liés aux changements climatiques. Adapter les routes, les réseaux d’aqueduc, les bâtiments et nos villes coûtera des milliards. Les catastrophes climatiques ont déjà une incidence sur les assurances, les finances publiques et le portefeuille des citoyens. Pourtant, nous préférons encore tourner autour du pot plutôt que de parler sans détour de l’éléphant dans la pièce.
Même silence autour d’un autre enjeu de souveraineté : le numérique. Qui contrôlera nos données ? Où seront-elles hébergées ? Dans quelles conditions pourront-elles être utilisées ? Quelles balises devrions-nous imposer au développement de l’intelligence artificielle ? Par rapport à ces questions, j’attends encore de comprendre ce que ferait un prochain gouvernement.
Au cœur de ces deux enjeux se trouve pourtant une idée politique assez simple : reprendre une partie du contrôle passe par des règles claires.
Nous ne contrôlerons ni El Niño, ni Donald Trump, ni toute l’évolution de l’IA. Cela ne signifie pas que nous sommes condamnés à l’impuissance. Reste justement à la politique un de ses rôles les plus fondamentaux : celui de déterminer collectivement les limites que nous voulons nous imposer.
En matière climatique, cela signifie établir des objectifs et des normes suffisamment contraignants pour réduire nos émissions et adapter nos territoires. En matière numérique, cela signifie déterminer ce qui peut être fait avec nos données, les conditions dans lesquelles une IA peut être utilisée et les responsabilités que doivent assumer ceux qui la développent.
Nous invoquons pourtant souvent la guerre commerciale, la compétitivité ou le contexte économique pour expliquer pourquoi ce ne serait pas le bon moment pour imposer davantage de règles. Une sorte de laisser-faire par défaut.
Nous pourrions pourtant diriger notre regard ailleurs que vers le plus mauvais exemple du groupe, les États-Unis. L’Europe a choisi de mieux encadrer l’intelligence artificielle et de se donner des obligations climatiques plus contraignantes. La France, de son côté, a fait de la souveraineté numérique une priorité stratégique et elle multiplie les initiatives pour réduire sa dépendance technologique. Tout n’y est pas parfait, mais ces choix montrent qu’entre le laisser-faire et la paralysie existe une autre voie, celle de l’action politique.
On nous répète que le Québec devra se rapprocher davantage du marché européen. Peut-être pourrions-nous commencer par nous inspirer de certaines de ses façons de faire et retrouver cette capacité politique à fixer nous-mêmes les règles du jeu.
Reprendre le contrôle ne signifie pas prétendre maîtriser le climat, la technologie ou les soubresauts de notre voisin états-unien. Cela signifie décider collectivement jusqu’où nous voulons aller et quelles limites nous refusons de franchir. Le monde nous échappera toujours un peu. Nos règles, elles, nous appartiennent encore.
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