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Tuesday, September 22, 2026

Make Québec small again

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Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons la version écourtée d’un texte paru dans Argument, vol. 29, n° 1 (automne-hiver 2026-2027).

En 1997, j’ai défendu la thèse selon laquelle la Couronne britannique avait pacifié le conflit politique au Bas-Canada au moyen d’un mécanisme astucieux : la petite loterie. Ce mécanisme est demeuré intact et assure toujours la loyauté de l’élite québécoise au régime politique canadien.

Imaginé par Adam Smith, dans La richesse des nations, le mécanisme consiste à satisfaire le besoin de prestige des politiciens frustrés. Aux yeux de l’auteur, la montée des rébellions dans les colonies américaines au début des années 1770 exprimait l’ambition dévorante des élites coloniales.

Pour calmer le jeu, il proposait d’introduire une loterie coloniale. Durham reprendra l’idée dans son rapport, recommandant d’offrir des gratifications aux chefs de la rébellion du Bas-Canada.

Le sociologue Pareto soulignait que l’élite est faite de ceux qui avaient mérité de bonnes notes au concours de la vie, ou tiré de bons numéros à la loterie de l’existence sociale. Pour calmer des rebelles, réduire l’agitation sociale, une élite fait face à deux possibilités : elle peut éliminer les candidats à l’élite par l’emprisonnement, par l’exil ou par la mise à mort ; ou plutôt décider d’absorber les mécontents par la cooptation.

Ce schéma ressemble à ce qui s’est passé avant la Confédération. Le premier procédé a été exécuté en 1837, en 1838 et en 1839. Le second dans les années 1840 et 1850, lorsque la Couronne amadoua des éléments clés de l’élite francophone : Étienne Parent, Louis-Hippolyte La Fontaine, George-Étienne Cartier.

Un empire a avantage à utiliser des « intermédiaires locaux » pour gouverner, écrivait George Orwell. Ceux-là possèdent une meilleure connaissance de la mentalité de leurs compatriotes ; en outre, ils ont intérêt à se montrer loyaux envers un régime qui les emploie et qui les nourrit.

Par exemple, en 1846, 18 ans avant de devenir premier ministre du Canada-Uni, Étienne-Paschal Taché lança : « Nous sommes dans nos habitudes, par nos lois, par notre religion, monarchistes et conservateurs… Si jamais ce pays cesse un jour d’être britannique, le dernier coup de canon tiré pour le maintien de la puissance anglaise en Amérique le sera par un bras canadien-français. »

Ces intermédiaires locaux issus du peuple asservi, Hannah Arendt les qualifiait de parvenus, dans Les origines du totalitarisme. À partir de 1867, dans le nouveau régime canadien, les meilleures sinécures se trouveront dans la capitale, à Ottawa…

Les aspirants au statut de parvenu au Canada français comprendront que trouver une planque est à peu près impossible dans l’État provincial québécois (qui embauchait peu) ou dans la grande entreprise (aux mains des anglophones). C’est la Couronne qui pouvait assurer une carrière aux Canadiens français diplômés, par l’octroi d’une sinécure.

Les deux référendums sur la souveraineté, en 1980, puis en 1995, vont cependant révéler la persistance du mécanisme de la petite loterie. Lors du premier scrutin, c’est un chantage économique qui se déploie par les ténors du camp du Non, en présentant des scénarios apocalyptiques en cas de victoire du Oui. Le même argumentaire est également utilisé lors du deuxième référendum.

Le régime de 1982 a perfectionné le mécanisme de la petite loterie, en libérant les dynamiques clientélistes. Il offre désormais à une gamme variée de groupes de nombreuses occasions pour accéder à des prix, à des places, à des positions et à des subventions.

La petite loterie devient une grande loterie, une immense loterie. Les parvenus canadiens-français ont maintenant beaucoup de concurrence. Une plus grande obséquiosité est nécessaire pour gagner sa place, ou la conserver.

Une élite, écrivait Pareto, dispose de deux méthodes pour se maintenir au pouvoir. La première s’appuie sur la force : recourir à l’armée, à la police, ou utiliser l’État pour priver le peuple (ou un groupe) de la société de certaines ressources. La deuxième méthode, plus astucieuse, consiste à exercer un contrôle serré sur les groupes qui évoluent dans les sphères de la science, de la culture et de l’information.

Le résultat serré du référendum de 1995 a convaincu le régime canadien de faire des gestes structurants pour raffermir la loyauté des individus évoluant dans ces trois secteurs. À coups de milliards, une socialisation plus serrée et plus rigide s’est mise en place dans ceux-ci pour contrôler l’accès aux emplois, aux subventions, aux prix, aux prébendes, aux bourses.

À un titre ou à un autre, ces secteurs sont de plus en plus dépendants des largesses du gouvernement fédéral. Festivals, universités, fondations, maisons d’édition, revues, journaux, entreprises culturelles doivent montrer patte blanche pour être invités au buffet. Comment résister à cette manne tant convoitée ? Comment ne pas renier ses convictions ? Comment ne pas conclure un pacte faustien ?

Voilà sans doute la véritable « question de l’urne ».

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à dnoel@ledevoir.com.

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