Des travailleurs agricoles qui peinent à se nourrir
Ils récoltent nos fruits, nos légumes et préparent nos aliments, et pourtant ils ont eux-mêmes de la difficulté à s’alimenter correctement. Les travailleurs temporaires du monde agricole et agroalimentaire sont de deux à trois fois plus nombreux que la moyenne québécoise à souffrir d’insécurité alimentaire, révèle une étude dirigée par deux professeures de l’Université de Montréal.
Basée sur une enquête auprès de 283 travailleurs migrants dans 14 régions administratives, la recherche publiée récemment dans la Revue canadienne de santé publique avance que l’insécurité alimentaire est trois fois plus présente chez les travailleurs agricoles temporaires (66,4 %) que chez la population québécoise (19,8 %).
Chez les travailleurs temporaires de la transformation alimentaire, cette proportion est deux fois plus élevée (41,9 %) que la moyenne.
Les raisons sont multiples : longues heures de travail, conditions de vie difficiles dans les logements surpeuplés ou manque d’accès aux marchés d’alimentation en région rurale. Mais pour les autrices de l’étude, tout découle du statut de ces travailleurs, qui sont liés à leur employeur par un permis de travail fermé.
« C’est ce qui conditionne tout le reste : les conditions de travail évidemment, mais aussi les conditions de vie. Particulièrement pour les travailleurs agricoles, les employeurs n’offrent pas toujours des logements dotés d’équipements suffisants pour se faire à manger ou de frigos utilisables. Les logements sont partagés par plusieurs travailleurs à la fois. Parfois, ils n’ont même pas la place pour stocker leur nourriture », décrit Lara Gautier, professeure adjointe à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.
Parmi les travailleurs sondés, 26 % souffraient d’insécurité alimentaire marginale, 21 % d’insécurité modérée et 8 % d’insécurité sévère.
« Au niveau marginal, c’est avant tout la peur de manquer de nourriture, qui est déjà associée à de moins bons résultats de santé physique et mentale. Au niveau modéré, on voit des changements dans les habitudes alimentaires. On opte pour des aliments qui coûtent moins cher, ce qui a un impact sur la variété et la qualité de notre alimentation. Au niveau sévère, on est dans la privation alimentaire : sauter des repas ou passer des journées entières sans manger », détaille la nutritionniste Rosanne Blanchet, coautrice de l’étude et elle aussi professeure adjointe à l’École de santé publique de l’UdeM.
Pour le tiers des travailleurs agricoles, c’est leur patron qui détermine quand ils peuvent aller faire leur épicerie.
« Ils sont souvent dans des zones isolées, sur des fermes loin des épiceries. Ça demande toute une logistique pour se nourrir. Si l’employeur n’y pense pas ou si ce n’est pas prioritaire pour lui, la responsabilité va retomber sur les travailleurs eux-mêmes. Mais s’ils n’ont pas de ressource pour se déplacer, ils vont attendre longtemps pour aller faire leur épicerie », explique Lara Gautier.
Beaucoup d’employeurs prévoient des circuits en autobus une fois par semaine pour le ravitaillement en nourriture.
« Mais si l’employé travaille cette journée-là, il a manqué sa chance », constate Mme Gautier.
Le sort des travailleurs temporaires de la transformation alimentaire, qui œuvrent en usine, semble légèrement plus enviable. Leurs horaires de travail sont plus stables et moins chargés. Et, surtout, leur dépendance envers leur employeur est moins grande.
« Souvent, ils ont la capacité de choisir leur logement et les personnes avec qui ils habitent. Leurs logements sont moins gros et ils partagent leur frigo avec moins de gens. Ils habitent plus souvent en ville, donc ils ont un meilleur accès à la nourriture. Ils sont ici pour plus longtemps, donc ils ont le temps de développer un réseau de soutien et de s’organiser entre eux pour avoir un meilleur accès alimentaire », précise Rosanne Blanchet.
Malgré tout, ils sont deux fois plus nombreux que dans le reste de la population à vivre de l’insécurité alimentaire.
Dans tous les cas, l’insécurité alimentaire a des effets directs sur la santé physique et mentale des personnes touchées.
« On parle d’augmentation du risque de maladie, de dépression, de stress, d’une plus grande utilisation des services de santé », décline Mme Blanchet.
Une première pour un groupe invisibilisé
De l’avis des deux chercheuses, il s’agit de la première étude scientifique à se pencher sur la sécurité alimentaire de cette population, au Québec comme dans le reste du Canada.
Pourtant, les travailleurs temporaires forment environ la moitié (23 600) de la main-d’œuvre agricole québécoise.
« Ça montre à quel point ils sont invisibles », constate Rosanne Blanchet.
Les rejoindre a d’ailleurs représenté un défi pour l’équipe de recherche, qui compte 25 membres. C’est finalement via l’application WhatsApp que se sont déroulées la majorité des entrevues.
« Ce sont des travailleurs qui sont dans une situation de vulnérabilité dont on ne se doute pas. Pour eux, c’est un risque que leur employeur apprenne qu’ils ont participé à notre projet », note Mme Blanchet.
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