À chaque époque sa fin du monde ?
Mon père est né en 1929, une dizaine d’années après la fin de la Première Guerre mondiale et l’année du début de la Grande Dépression. Deux événements cataclysmiques. Il a vécu son adolescence durant la Seconde Guerre mondiale, qui a culminé par les bombardements nucléaires sur le Japon. Les années 1960 ont été marquées par la guerre froide et le risque d’un conflit nucléaire généralisé. Que l’on se rappelle la crise des missiles de Cuba, qui a suscité une vive tension dans l’opinion publique.
Je suis né en 1953, durant la guerre de Corée, et mon adolescence a été marquée par la guerre du Vietnam qui s’est terminée en 1975. Lors de mes études en biologie, nous devions lire Le printemps silencieux, de Rachel Carson qui décrivait les atteintes irréparables faites à la nature par les pesticides. C’était l’époque de la destruction de la nature par les diverses formes de pollutions. Tout cela sur fond de dérapage nucléaire.
En parallèle, la destruction de la couche d’ozone s’est hissée au rang de priorité mondiale. Dans les années 1980, le Protocole de Montréal a fixé les balises pour un rétablissement de la situation autour des années 2040. Il y a amélioration, mais tout danger n’est pas encore écarté.
Mon fils est né en 1989, année de la chute du mur de Berlin, qui marque la fin de la guerre froide. Le communisme a disparu, mais pas les communistes. Les idéologies meurent ; la soif de pouvoir demeure.
Au cours de la décennie suivante, le projet Génome humain a suscité de vives inquiétudes concernant des manipulations génétiques qui pourraient nuire à l’espèce humaine. La question des enjeux sociaux et éthiques du projet Génome humain a fait l’objet d’un colloque que j’ai organisé en 1996 dans le cadre du congrès annuel de l’Acfas. L’UNESCO et les Nations unies ont adopté une Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme pour protéger la dignité humaine. Tout n’est pas perdu.
Depuis les années 2000, les conséquences néfastes du réchauffement climatique occupent le devant de la scène. Des préoccupations mondiales amplement documentées par des milliers de recherches scientifiques n’ont pas encore mené à des actions coordonnées des divers gouvernements pour éviter les catastrophes annoncées. Quand le danger n’est pas imminent, nous attendons.
Récemment, certains experts de l’intelligence artificielle (IA) et quelques chefs d’industrie dans ce domaine ont soulevé le risque de disparition de l’humanité d’ici une dizaine d’années. Rien de moins.
L’IA générative qu’ils ont créée s’alimente de tout ce que produit l’être humain, des livres les plus géniaux aux contenus les plus sordides des réseaux sociaux. Elle échapperait à leur contrôle et pourrait détruire l’espèce humaine. Dans l’univers de la science-fiction, ce scénario n’est pas nouveau. Maintenant, la menace serait crédible. Pour autant que je puisse en juger, elle ne repose sur aucune base scientifique solide. Il ne s’agit que d’opinions d’experts. Par ailleurs, comme ceux-ci ont déjà manqué de clairvoyance, je me conserve une petite gêne avant de paniquer.
Une centaine d’années se sont écoulées, et chaque génération semble avoir inventé sa propre fin du monde. Toutes avaient de bonnes raisons d’y croire. Pourtant, nous sommes encore là, et la nature aussi. Bien entendu, il s’agit là d’une perception toute personnelle que je tire de ma propre histoire. Je ne suis pas historien ni sociologue, loin de là. Je suis biologiste et pharmacologue de formation. J’ai été un citoyen engagé, je le suis moins maintenant que le temps fait son œuvre. Je me pose seulement des questions auxquelles je ne trouve pas de réponses. Celle qui me taraude le plus est celle-ci : pourquoi croyons-nous si fermement à ces scénarios extrêmes ?
En 2029, ma petite-fille aura cinq ans. Au cours de sa vie, elle sera exposée à d’autres fins du monde annoncées. Il n’y a pas à en douter. Faire peur au monde est une stratégie de manipulation qui a fait ses preuves. En vieillissant, j’en viens à me demander si ces peurs exagérées que nous inventons ne cherchent pas à cacher les peurs inavouées qui nous habitent tous autant que nous sommes. Je me prends à souhaiter que les générations futures sachent les décrypter et échapper à leurs influences pour conserver leur joie de vivre.
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