«Technologie du coup d’État»: comment conquérir l’Amérique en un clic
En lançant Elon Musk et son département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) à l’assaut de l’administration publique américaine, Donald Trump n’a pas seulement pavé la voie à des licenciements massifs et à une attrition de l’appareil d’État. Il a surtout ouvert la porte à la prise de contrôle de la bureaucratie américaine par les bonzes de la Silicon Valley et à la mise en place d’un nouveau régime de contrôle qui menace les fondements mêmes de la démocratie libérale.
C’est le triste, et franchement inquiétant, constat qui se dégage à la lecture de Technologie du coup d’État, essai du journaliste français Thibault Prévost, publié ces jours-ci chez Lux.
L’auteur, qui se décrit lui-même comme un « technocritique », s’est inspiré du travail de l’Italien Curzio Malaparte, qui, dans les années 1930, a analysé et théorisé les moyens de prise du pouvoir.
Dans Technique du coup d’État (1931), l’écrivain formulait le postulat suivant : les révolutions ne sont pas le produit de circonstances politiques ou l’aboutissement d’idéologies, mais bien le résultat de méthodes techniques.
« L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement, et seuls les techniciens peuvent l’arrêter », écrivait Malaparte.
La révolution d’octobre 1917, par exemple, n’est pas née d’un élan romantique du peuple russe, mais bien de la prise de contrôle par Trotski et ses troupes des infrastructures de Petrograd : centrales électriques et téléphoniques, chemins de fer, bureaux de poste, aqueducs, etc.
Presque cent ans plus tard, la technique a laissé place à la technologie centrée sur les données, pour lesquelles les géants de Silicon Valley ont un appétit sans fin.
C’est d’ailleurs sur ces précieuses données qu’ont bondi les informaticiens du DOGE lorsqu’ils ont investi les différents ministères américains à la manière de gardes rouges du temps de Mao, lors du début du deuxième mandat présidentiel de Donald Trump, en janvier 2025.
« Si vous avez le contrôle sur les données publiques, vous avez le contrôle sur l’existence administrative des citoyens », résume Thibault Prévost en entrevue depuis la France.
Derrière les portes closes des ministères et des agences fédérales, des dizaines de jeunes hommes armés d’ordinateurs portables ont pris, sans avertissement et sans explication, le contrôle des bases de données gouvernementales et ont imposé des programmes de compressions massives.
Résultats : près de 300 000 postes abolis (près de 12 % de la fonction publique fédérale américaine) et des jeux de données de ministères entiers passés entre les mains d’entreprises privées, dans ce que l’auteur qualifie de « la plus grande fuite de données personnelles de l’histoire des États-Unis et probablement du monde ».
Sans parler des coupes draconiennes dans USAID, de l’abolition de plusieurs mesures EDI (équité, diversité, inclusion) ou de la disparition pure et simple de milliers de pages des sites gouvernementaux concernant des sujets « sensibles », comme le réchauffement climatique ou les droits des femmes.
Quand MAGA rencontre la tech
Dans les mots de Thibault Prévost, il s’agit là de la mise en place d’un système « technofasciste » né de la rencontre entre les géants de la Silicon Valley et du mouvement MAGA de Donald Trump.
« La tech n’a pas pris un virage idéologique, c’est juste que les conditions politiques actuelles lui permettent d’avancer à visage découvert, soutient Thibault Prévost, qui affirme que l’industrie technologique américaine porte en elle des germes autoritaires depuis ses débuts.
« Il ne faut pas oublier que la Silicon Valley s’est créée sous Reagan, lors de ses deux mandats comme gouverneur de la Californie (1967-75). Reagan était déjà l’un des plus conservateurs au sein du Parti républicain et ses politiques étaient ouvertement policières, répressives, xénophobes », rappelle-t-il, en soulignant la convergence d’intérêt entre patrons de grandes firmes technologiques et ultraconservateurs.
« La tech et le fascisme américain ont tous les deux en commun une haine pour la connaissance. Ils détestent l’université en tant que structure de production de la connaissance et de délibération. Parce que la délibération, c’est potentiellement la régulation [de l’industrie], et la connaissance aide justement à réguler intelligemment », évalue l’auteur, qui publie son deuxième ouvrage chez Lux après Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse.
Ce rapprochement se manifeste plus ouvertement depuis une décennie avec l’émergence de milliardaires influents, comme Elon Musk ou Peter Thiel, fondateur de PayPal et de Palantir, entreprise tentaculaire qui compte parmi ses clients la CIA et l’armée américaine. Les deux ont financé allégrement les campagnes présidentielles de Donald Trump.
Mais attention, prévient Thibault Prévost, cette révolution de l’intérieur n’est pas seulement l’affaire d’individus désireux de prendre le pouvoir.
Comme le trumpisme pourrait survivre à Trump, « la destruction de l’intérieur de l’État américain, c’est une manière de pérenniser le modèle [technofasciste] au-delà d’une possible alternance démocratique. Si les démocrates reviennent à la Maison-Blanche en 2028, ils auront tout à refaire : des centaines de milliers de fonctionnaires à embaucher, des infrastructures à rebâtir, etc. »
Et entretemps, les géants de la technologie se seront assurés de juteux contrats publics, mais, surtout, ils auront imposé leur présence dans la gestion de l’État.
« En acceptant cela, un État abdique sa compétence et la donne à une entreprise qui va réfléchir en matière de calcul. Le projet auquel on assiste actuellement aux États-Unis et qui est l’essence même du projet technofasciste, c’est le remplacement de la politique par le calcul », soutient Thibault Prévost.
Un projet exportable dans d’autres pays du monde, s’inquiète le journaliste, mais pas irrévocable pour autant.
« Rien n’est irréversible, et rien n’est déterminé non plus. Ces gens-là ne sont pas invincibles, ils sont le produit d’une abdication politique. Une personne comme Musk ne peut exister que parce qu’il y a 25 ans de dérégulation de son secteur. Mais ils peuvent être défaits aussi rapidement qu’ils sont apparus. Des trusts, ça s’éclate. Ç’a été fait dans le passé avec les barons voleurs de la fin du XIXe siècle aux États-Unis. Mais il faudra une volonté politique énorme. »
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